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Full text of "Les aventures de Huon de Bordeaux [microform]"

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LES AVBNTiniBS 

DE JiUOM DE BORDEAUX 


DANS LA MÊME COLLECTION : 

DU MÊME AUTEUR : 

Gargantua •••••• 1 vol. 

Pantagruel 2 vol. 

(Rabelais pour la jeunesse.) 

Les Infortunes d'Ogier lm Danoi3 . . . • • » * . 1 vol» 

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CONTES HÉROÏQUES DE DOUCE FRANCE 


Les Jlventures de 
Tfuon de "Bordeaux 

Texte adapte par Marie BUTTS 


4 plancbet bon hxie en couUurt 
et aï dtuîni de Tentand TAU 


LIBRAIRIE LAROUSSE 

i3-i7, tue Montparnasse. — Patis 


A Margubrite-Marib 
ET Monique LEFORT. 

M. B. 


TOUS DROITS DE REPRODUCTION» 

DE TRADUCTION, D'aDAFT^TION ET D'EXÉCUTXOH 

RÉSERVAS., POUR: TOUS PAYS. 


•taMta 


Copyright 1921, by th$ Librairie Larousse^ Paris, 



5/25/25/25/25/25/25/35/3 

AVANT-PROPOS 


^W\ ARMI les Chansons de geste, — ces beaux 
J"^ poèmes épiques récités le soir dans les char 
teauxpar les jongleurs et les ménestrels du 
m,oyen âge, qui charmaient ainsi les longues veilr 
lées monotones, — il n'en fut pas de plus aim^ée 
que celle de Huon de Bordeaux. Elle franchit les 
frontières de « douce France » et porta au loin la 
renommée du petit roi de féerie, Obéron ou Aur 
héron. Elle eut même les honneurs de Ut tradiLC^ 
tien ; Lord Bemers fit imprbner à Londres^ 
en 1534, une version anglaise de notre chanson. 
Elle fut aussi mise à la scène, commne de nos jours 
les romxins à succès : on put voir représenter le 
« jeu » de Huon de Bordeaux, non seulement à 
Paris, — en 1557, par les confrères de la Passion, 
— mais aussi à Londres. 

Le petit roi de féerie gagna tous les coeurs. 
Ayant lu ses aventures dans la traduction de Lord 
Bemers, Shakespeare adopta Obéron, dont il fit 
lune des plus gracieuses figures du Songe d'une 
nuit d'été. En 1780, le poète allemand Wieland 
chanta à son tour Huon et Obéron; plus tard le 


AVA?iT-PTiOPOS 6 

musicien Weber, sHnspirant de ce poème, com^posa 
son opéra d'Obéron qui fut représenté pour la pre- 
mière fois en 1896. 

Ce ne sont donc point, vous le voyez, chers lec- 
teurs, des inconnus que nous vous présentons au' 
jourd'hui, et nous osons espéret que désormais le 
petit roi de féerie vous com^ptera, vous aussi, au 
nombre de ses amis. Nous avons transcrit à votre 
intention, en Vabrégeant un peu et en le rappro- 
chant du français m^odeme^ le poèm^e de Stuon dé 
Bordeaux, tel que le composa, vers la fin du 
XII^ siècle, un trouvère inconnu qui était sans 
doute natif de Saint-Omer, dans V Artois ^ car le 
nom, de cette ville revient avec une singulière in-^ 
sistance dans sa « chanson ». Trois manuscrits 
très anciens nous Vont conservée. La version que 
nous avons suivie fut publiée, en 1860, dans la 
série des Anciens poètes de la France , d'après le 
mxinuscrit de Vabbaye de Marmoutier, près de 
Tours, le plus ancien de tous. 

Plus tard, vous aurez plaisir à lire en vieux 
français notre chanson de geste et vous consulterez 
avec profit le rem^arquable article que Gaston 
Paris a consacré, — dans ses Poèmes et légendes 
du moyen âge, — à ce poème, « l'un des plus char- 
mants et des mieux distribués que nous ait laissés 
le moyen âge ». 


• Seignenn, j« anii Tietu et affaibli • (p. 8). 

lES ATËNTUTiES 

DE WWOA/ DE BORDEAUX 

Seigneurs, écoutez une belle histoire I Je tous 
parlerai de Charlemagne, l'empereur des Français, 
et du vaillant Huon, comte de Bordeaux. Vous 
apprendrez aussi les merveilles que fit Obéron, le 
petit roi sauvGtge, qui passa toute sa vie au fond 
des grands bois et qui, sachez-le bien, — tout 
noble chevalier qu'il était, — n'avait pas plus de 
trois pieds de haut, car il était fée. Si vous daignez 
faire silence, sei^eurs, je commencerai mon récit- 


Première journée. 


CHAPITRE PREMIER 

Cbarletnagne tient sa cour à Paris. 

'ÉTAIT à la Pentecôte et Charlemagne 
tenait sa cour & Paris. Lorrains, Bre- 
tons, Bourguignons, Angevins, Ber- 
ruyers, Allemands, Bavarois, Braban- 
çons et Flamands, gens du Ponthieu 
et gens de l'Artois, étaient accourus à son appel. 
Parmi les barons qui entouraient l'empereur se 
voyaient même des chevaliers anglais ; il n'était 
aucun pays qui ne fût représenté dans cette bril- 
lante assemblée et plus de dix mille arbalétriers 
gardaient la ville. 

Après un somptueux festin, lorsque les écuyers 
eurent fait enlever les tables, Charlemagne pro- 
nonça ces paroles : « Seigneurs, je suis vieux et 
affaibli et j'ai le poil tout blanc. Voici plus de 


9 CTIATiLEMAGJ^B 

soixante ans que je fus armé chevalier, le corps 
me tremble sous mon manteau d'hermine et je ne 
puis plus chevaucher comme naguère. Je vous 
prie de choisir un roi qui puisse gouverner à ma 
place et tenir mes fiefs (1). — Sire, s'écrie le duc 
Naime, le plus fidèle conseiller de l'empereur, ne 
nous faites point entendre pareil langage ! Allez 
à Reims auprès de l'archevêque, retirez-vous à 
Saint-Omer ou à Orléans, demeurez — si vous le 
préférez — à Paris, dans votre palais, à vous re- 
poser, nous garderons votre pays et vos fiefs. 
Dussiez- vous rester couché quarante ans, malade 
et dans votre lit, vous seriez craint et obéi jusqu'au 
bout. Sire, demeurez à notre tête, continuez à re- 
cevoir notre hommage 1 — Naime, répond Charles, 
vous plaidez en vain; je suis vieux et las, plus 
jamais je ne mettrai sur ma tête cette couronne 
d'or. — Sire, dit Naime, j'en ai le cœur navré ; tou- 
tefois, si c'est là votre volonté, nous l'accompli- 
rons. Mais, beau sire, aidez-nous de vos conseils : 
qui devons-nous faire roi ? 

— Barons, dit Charles, qui donc éliriez-vous, 
sinon Chariot, mon fils que je chéris ? Et pourtant 
il ne vaut pas un denier : je sais que j'ai là un 
mauveds héritier. Il se plaît en la compagnie des 


(1) Qui soit à la fois le chef suprême, le suzerain, de tous les 
comtes des diverses proyinces de France, et le seigneur des do- 
maines royaux. Cette chanson de geste peint la France en pleine 
féodalité (ziiv siècle). 


jrUOJS DE B01{DEAVX 10 

traîtres plutôt qu'en celle des sages, et j'en ai 
grande peine au cœur. Il m'a déjà suscité plus 
d'un mortel embarras. Vous souvient-il com- 
ment il tua d'un coup d'échiquier Baudouinet, 
le fils d'Ogier le Danois, me plongeant ainsi dans 
une longue et sanglante guerre contre Ogier et 
contre le roi des Lombards ? » 

L'empereur parlait encore lorsqu'on vit entrer 
dans la salle le jeune Chariot, un épervier au 
poing. Il n'avait pas vingt-cinq ans et il était fort 
beau. « Barons, s'écria Charles, voici un fier che- 
valier, mais il me cause grand deuil en refusant de 
m'aider à administrer mes fiefs. Malgré cela, je 
vous prie de le faire roi, car il est l'héritier de 
Franceé •— Sire, répondit Naime, demandez-lui 
donc s'il veut recevoir maintenant son héritage. 
— Fils, dit Charlemagne se tournant vers Chariot, 
viens avant et reçois ta terre. Tu vas la gouverner 
avec justice, comme notre Seigneur gouverne son 
paradis. Il n'est homme sous la voûte des cîeux 
que tu ne doives détruire ou bannir de ton 
royaume, s'il t'en ravit ne fût-K:e que la valeur 
d'un denier. Ta puissance sera grande : il n'est 
marche (1), pays, ni royaume qui croie en Dieu, où 
tu ne sois assuré d'être craint et redouté. Fils, ne va 
point avec les l&ches traîtres, mais choisis tes amis 
parmi les plus sages et les plus vaillants. Porte 


(1) Province militaire des froutières de Tempiri. 


11 CJiJlTiUEMMGTiE 

amitié et honneur au clergé » ne délaisse jamais la 
sainte Église et donne volontiers de ton avoir 
aux pauvres. — Sire, répondit Chariot, je vous 
obéirai. » 

Or il se trouvait parmi les barons un mauvais 
traître, nommé Amaury de la Tour de Rivier. Il 
avait écouté avec impatience les paroles de Tem* 
pereur. A peine Charles s'est-il tu, qu'il se dresse 
d'un bond : « Sire, s'écrie-t-il , vous avez tort et 
grand tort de remettre à votre fils une terre où 
vous n'êtes ni aimé, ni redouté. Je sais un pays, 
pas bien loin d'ici, où celui qui se réclamerait de 
Charlemagne serait mis en pièces. — Où donc se 
trouve ce pays ? demande l'empereur. --> C'est le 
duché de Bordeaux. Il y a bien sept ans que le duc 
Séguin est mort laissant deux fils, Gérard et Huon, 
deux mauvais garçons qui ne daignent point vous 
servir. Pourquoi ne sont-ils pas venus vous rendre 
hommage? Sire, chargez-moi de votre vengeance ; 
accordez-moi de partir pour Bordeaux avec tout 
mon lignage (1), nous vous amènerons ces deux 
garçons ^t vous pourrez en faire justice. — Je 
vous l'octroie, » dit Charlemagne. 

Mais Naime se défiait d' Amaury : « Sire, s'écrie- 
t-il, n'écoutez pas le conseil de ce traître 1 Les 
héritiers de Bordeaux sont jeunes encore et ils ont 
un grand pays à gouverner. Il ne faut point leur 


(1) Toute ma famille* 


7mO?i DE BOTiDEJOiX 12 

en vouloir s'ils ont oublié leur devoir. Le duc 
Séguin, leur père, vous rendait fidèlement hom- 
mage et vous aimait de tout son cœur. — Il en 
avait sujet, reprend Charlemagne ; s'il m'honorait 
volontiers, il en tirait un beau profit. Trois fois 
l'an, à Pâques, à la Pentecôte et à la Noël, c'est 
lui qui me servait à table et qui emportait le re- 
lief (1). Et ce n'était point un simple bliaut (2) 
qu'il recevait, mais des coupes d'or, des nappes 
fines, des couteaux d'acier et des hanaps (3) d'ar- 
gent. Il pouvait se vanter que son travail en ces 
trois jours lui rapportait trois mille livres (4). 
Mais il faut être juste et dire aussi ce qu'il me 
donnait de son côté. Quand je le mandais, par une 
lettre munie de mon sceau, pour m'accompagner 
à la guerre, il me venait en aide avec dix mille 
chevaliers qui ne me coûtaient que l'avoine de 
leurs chevaux. — Sire, dit Naime, par amitié 
accordez-moi ma prière : mandez à Paris les héri- 
tiers du duc Séguin et, s'ils viennent, accueillez- 
les avec bonté. — Je leur enverrai deux messagers 
de confiance, répond l'empereur. — Je vous en 
rends grâces, sire, car Huon et Gérard me sont 


(1) Objets, tels que vêtements, coupes, etc., dont le seigneur fai* 
sait abandon à ses serviteurs dans certaines circonstances. 

(2) Longue tunique portée par les hommes et les femmes sur les 
autres vêtements. 

(3) Coupes. 

(4) Ancienne monnaie de compte, représentant la valeur d'une 
livre d'ai^ent. La livre valait vingt sous; le sou, douze <2«niert. 


CTIAULEMAGJVE 


partirent tout de suite poor Bordeaux. 

cousins. — Ils me seront d'autant plus chers, » dit 
Charlemagne. A l'ouïe de la promesse de Charles, 
la rage emplit le cœur d'Amaury et il jure de se 
venger. 

Les deux messagers, Gautier et Engerrand, par- 
tirent tout de suite pour Bordeaux, où ils arri- 
vèrent par un beau jour de mai, à l'heure du dîner. 
Ils se rendirent tout droit au palais et montèrent 
dans la grande salle, où ils trouvèrent la duchesse 
à table avec ses chevaliers; ses fils — deux fiers 
damoiseaux(l] — assis à ses côtés. L'alné, Huon, 
était âgé de vingt-deux ans et Gérard, le puîné, de 
seize. « Dieu garde et sauve la duchesse, ses en- 
fants et ses chevaliers I s'écrièrent les messagers; 

(1) Jenne* homme* de fMaille Bobto. 


HUO?i DE BOTiPEAyX 14 

nous venons à elle de par Charlemagne, le seigneui 
de toute la France. » Aussitôt qu'elle eut entendu 
ces paroles, la d9.nie se leva et courut embrasser les 
messagers. « Soyeas les bienvenus, seigneurs, dit- 
elle. Doimez-moi des nouvelles de Tempereur, de 
messire I^aime et de tous les barons. -^ Dame, ils 
•ont en bonne santé. L'empereur vous mande par 
nous que vous lui envoyiez vos fils, car il est fort 
courroucé qu'ils n'aient point encore daigné se 
rendre à sa cour pour relever leur fief (1). S'ils n'y 
vont au plus tôt, il les destituera et les bannira 
de douce France. -*** Enfants, s'écria la dame, le 
cœur marri, vous avez perdu vos terres pour avoir 
trop tardé à aller rendre hommage à votre sei-* 
gneur... — Dame, ditHuon, vous êtes notre mère, 
vous nous deviez conseiller ; pourquoi ne nous 
avez-vous point envoyés à la cour ? — N'ayez pas 
de crainte, dirent les messagers, le duc Naime a 
plaidé votre cause auprès du roi et a obtenu qu'il 
TOUS pardonne si vous allez à sa cour sans retard. 
-<- Dieu en soit loué ! s'écria la dame. Le noble duc 
Séguin chérissait son cousin Naime, et à bon 
droit, car il ne nous a jamais fait que du bien. » 

Les messagers repartirent le même jour, com*- 
blés de présents, et Huon les chargea d'annoncer 
à l'empereur qu'il se mettrait en route au plus 
tôt avec son frère. 


(l)Tout nouveau vassal devait aller rendre hommage à son suze- 
rain et acquitter certains droits. Cela s'appelait rtlevtr le flef. 


CHAPITRE II 

L'embuscade, 

LBUR retour, les messagers se présen- 
tèrent devant Charlemagne ; « Sei- 
gneurs, leur dit Fentipereur, soye;^ les 
bienvenus ; avez-vous été à Bordeaux ? 
Les fils de Séguin viendront*ils à ma 
cour ? — Oui, sire, et de grand cœur. Ils vous en- 
voient par nous salut et amitié et vous mandent 
qu'ils arriveront bientôt pour vous baiser le pied. 
On nous a fait là-bas grand honneur. Nous rame- 
nons de précieux; destriers à la place de nos pale^ 
frois (1) ; on nous a fait don de ces riches manteaux 
que vous voyez ici et chacun de nous a reçu cent 



(1) LeB dêêtriêr» étaient les cl^evaux de guerre et de tournoi ; 1^ 
paUfr(nêf lea ekevauz de Toyage. 


7rU0?i DE BOJiPEMiX 16 

livres. — Dieu en soit loué, s'écria l'empereur. Si 
Huon vient à Paris, j'en ferai mon gonfanonier(l) 
et son puiné sera mon chambellan. Je leur aug- 
mentercd leur fief et ils auront le relief comme 
leur père. » 

Amaury, le traître, entendit ce discours. La rage 
au cœur il quitta le palais et rentra en son hôtel (2), 
où il passa plusieurs jours à chercher comment il 
pourrait nuire en même temps aux enfants de 
Séguin et à son cousin Chariot. 

Un soir, Amaury va trouver Chariot et se jette 
à ses pieds en pleurant. Plein de pitié, Chariot le 
relève : « Ami, lui demande-t-il, qu'avez-vous ? 
— Vous le saurez, sire : par mon chef 1 j 'ai grand 
deuil de ce qu'on nous dépouille de nos fiefs. — 
Au nom de tous les saints I Amaury, qui vous dé- 
pouille de vos fiefs ? — Les deux garçons de Bor- 
deaux vont arriver ici; ils sauront si bien faire 
usage de leur langue, ils aboieront si fort que nul 
ne pourra plus rien faire à la cour que par eux ; 
Dieu nous vienne en aide 1 Ils vous enlèveront 
certainement une bonne part de la France. Hél 
Chariot, sire, aidez-moi à en tirer vengeance. Déjà 
Séguin, leur père, me fit tort : il me ravit naguère 
un château de grand prix. Vous ne devez point nie 
faillir. Chariot, car je vous tiens de près par votre 


(1) Porteur de la bannière de guerre. 

(2) Maison d'un seigneur ou d*un riche bouigeois, bâtie autour 
d*une cour, avec portail souvent fortifié et muni d'un pont-levis. 


i 


17 VEMmfSCADE 

mère; le bon droit veut donc que vous m'aidiez. 
— Et en quoi pourrais-je vous être utile ? demande 
Chariot. — Je vais vous le dire. J'emmènerai mon 
fier lignage et vous viendrez avec nous ; tous bien 
armés, nous irons nous embusquer dans un bois 
feuillu que je connais non loin de Paris, sur la 
route d'Orléans. Quand nous verrons chevaucher 
ces deux garçons, nous leur courrons sus et nous 
leur trancherons la tête. Nul ne nous soupçonnera 
jamais. — Je le veux bien », répond Chariot. 

Les lâches traîtres s'appareillent (1); à la nuit 
ils sortent de Paris, — ils n'osent partir de jour, 
car ils redoutent Charlemagne. — Ils font baisser 
les lances et les écus, afin que rien ne luise à la 
clarté des étoiles, et ils vont se cacher, avec leur 
suite, dans le petit bois. 

Cependant Huon de Bordeaux faisait ses prépa- 
ratifs de voyage. Il manda de Gironville le prévôt 
Guirré, que le duc Séguin avait toujours tenu en 
grande estime, et lui confia la garde de sa terre. 
Il fit charger trente sommiers (2) d'or fin et d'ar- 
gent, de hanaps précieux, de draps, de fourrures 
et d'étoffes de soie. Huon joignit à ces trésors des 
chiens, des faucons et des éperviers en grand 
nombre. Il choisit pour l'accompagner onze barons 
de très haut lignage, ses conseillers les plus privés, 
et emmena plusieurs écuyers et des serviteurs 

(1) Se préparent. 

(2) Chevaux de charge. 

SUON 01 BOBDIÂinU t 


Jm0?i DE BOT{DEAliX 18 

pour conduire les chevaux. Lorsque tout fut prêt, 
les deux bacheliers (1) prirent congé de leur mère ; 
la dame les baisa doucement et se mit à pleurer. 
« Beaux fils, leur dit-elle, vous allez à la cour ; je 
vous prie, pour l'amour de Dieu, de ne point 
écouter les méchants, mais de faire vos amis des 
hommes les plus sages ; soyez courtois, larges 
dans vos dépenses et surtout dans vos dons aux 
pauvres ; ne manquez jamais d'aller à l'église et 
de rendre honneur au clergé. — Dame, répondit 
Huon, nous vous obéirons de tout point. » 

Les deux orphelins preiment le chemin de Paris. 
La route est belle et large, ils chevauchent fière- 
ment en tête de leur compagnie» « Grérard, beau 
frère, dit Huon, nous allons à Paris pour y servir 
le meilleur roi qu'il y ait jamais eu en douce 
France ; chante, beau frère, pour nous mettre en 
joie. — Je ne puis chanter, ami, répond Gérard; 
la nuit dernière je fis un songe dont je suis encore 
tout marri. Il me sembla que trois lépreux m'a* 
vaient assailli et m'arrachaient le cœur du milieu 
de la poitrine, mais vous leur échappiez... Frère, 
retournons à Bordeaux, à notre bonne mère. — Ne 
plaise à Dieu que je revoie Bordeaux avant d'avoir 
rendu hommage à Charlemagne, répond Huon. 
N'aie pas peur, Gérard, beau doux ami ; allons à 
Paris et que Dieu nous protège I » 


(1) Jeunes gentilshommes. 


19 VEMVUSCADE 

Les bacheliers chevauchent tant et si bien qu'ils 
ne tardent pas à approcher de la grande cité* Un 
j our, ils aperçoivent devant eux un abbé suivi de 
quatre-vingts moines. C'était Tabbé de Cluny qui 
s'en allait au conseil où lavait mandé Charle- 
magne. « Frère, dit Huon à Gérard, voilà des 
moines de Cluny qui suivent notre chemin ; allons 
leur offrir de faire route avec eux, car notre mère 
nous a souvent répété qu'il fait bon se tenir avec 
les gens de bien. — Volontiers, » répond Gérard, 
Les bacheliers éperonnent donc leurs chevaux et 
vont rejoindre l'abbé. « Sire, dit l'abbé à Huon, en 
le saluant avec courtoisie, de quel pays étes-vous 
et qui est votre père ? — Nous sommes de Bor- 
deaux, sire, fils du vaillant comte Séguin, mais 
notre père est mort depuis plus de sept ans et je 
vais en France (1 ), avec mon frère cadet que voici, 
pour relever notre fief. Mais nous redoutons 
quelque trahison et nous avons le cœur lourd. — * 
Enfants, répond l'abbé, vous êtes mes amis; 
Séguin était mon cousin germain ; nul ne vous fera 
de mal sans avoir affaire à moi. Je suis du tiers 
conseil à la cour. Ne craignez rien, je vous aiderai 
en tout temps. Voici les clefs de mes coffres, toutes 
les richesses de Saint«-Pierre de Cluny sont à votre 
disposition. 


U) Ici, le nom de France ne désigne que le domaine royal, c'ett- 
à*dire l'Ile-de-France et l'Orléanait. Ce cas est fréquent dans la 
littérature du moyen âge. 


TfUOJM DE BOliDEAVX 20 

Ils continuent donc leur voyage ensemble jus- 
qu'au bois où s'étaient embusqués les traîtres. 
Amaury les voit venir de loin. « Chariot, sire, 
s'écrie-t-il, voici les deux garçons ; si vous ne 
m'aidez à les mettre à mort, je vous mépriserai à 
jamais. C'est à vous que doit revenir leur terre, 
c'est donc vous qui devez les frapper le premier. 
— Je les vais assaillir, » dit Chariot, et il lance son 
cheval au galop. « Laissons-le aller, seigneurs, dit 
Amaury à ses compagnons, et puisse-t-il lui arriver 
malheur ! La France resterait alors sans héritier et 
c'est moi qui prendrais sa place. » 

L'abbé de Cluny aperçoit Chariot le premier; 
« Beau neveu, dit-il à Huon, là-bas dans ce bois 
je vois briller des heaumes, et voici un chevalier 
tout armé qui vient à nous. Pour l'amour.de Dieu ! 
si vous avez fait tort à qui que ce soit, allez au- 
devant de lui et ofiFrez-lui votre gage. Faites-lui 
réparation, si c'est là ce qu'il cherche, et je vous 
jure par tous les saints du paradis, que pour 
chaque denier qu'il demandera je lui donnerai un 
marc (1) d'or fin. — Sire, je ne sais per&onne de 
qui je sois haï, ni à qui j'aie jamais fait tort d'un 
sou. Néanmoins, Gérard, beau frère, va t'informer 
de ce que souhaite ce chevalier qui vient à nous 
au galop. — Volontiers, » dit l'enfant (2). 


(1) Poids d'or ou d'argent qui a considérablement varié suivant 
les époques; au xiii* siècle, il valait à peu près dix sous du temps. 

(2) Au moyen âge, enfant signifiait aussi jeune homme. 


L-EMSUSCADE 


Amanrj lei Toit T«Dir de loin (p. 30). 

Gérard s'avance au-devant de Chariot. « Franc 
chevalier, dit-il, puissiez-vous nous vouloir du 
bien I Gardez- vous ce pays ? Faites-vous le guet ? 
Si nous vous devons un droit de passage, nous le 
payerons volontiers. — D'où êtes-vous? demande 
Chariot en guise de réponse. — Je suis de Bordeaux, 


7/I/OJV DE BQJ{DEKUX 22 

répond Gérard, fils du vaillant duc Séguin, et 
voilà mon frère aîné, qui est un chevalier preux et 
hardi. Nous allons à Paris, à la cour, visiter et 
servir le roi Charles. — C'est vous que je cherchais, 
s'écrie Chariot ; Dieu soit béni ! je vous ai trouvé, 
j'en suis fort aise. Certes, vous me devez quelque 
chose, car votre père m'a ravi autrefois trois châ- 
teaux et je n'ai pu tirer vengeance de lui, mais 
je crois aujourd'hui que je n'ai rien perdu pour 
attendre. Mettez-vous en garde, je vais frapper. 

— Noble sire, pitié 1 s'écrie Gérard, son sang 
se glaçant dans ses veines. Vous êtes tout armé, 
tandis que moi, je ne suis vêtu que d'un bliaut; 
je n'ai ni épée ni lance pour me défendre» Quand 
vous m'aurez tué, quelle gloire en retirerez-vous ? 
En toute loyauté, je vous promets que si nous 
avons mal agi envers vous, nous vous ferons 
droit dès que nous serons arrivés à Pétris; les 
barons jugeront votre cause. — Par saint Denis I 
toutes ces paroles sont vaines, répond Chariot; je 
ne mangerai point avant de t'avoir tué de maie 
mort. » Gérard tourne bride pour aller rejoindre 
son frère, mais Chariot se précipite sur lui, lance 
baissée, et le transperce de part en part, puis il 
tue son cheval et s'éloigne satisfait. Il ne sait pas 
que la blessure de l'enfant n'est point mortelle. 

Voyant tomber Gérard, l'abbé de Cluny s'écrie 
en pleurant : « Beau neveu, ton frère est mort ! -^ 
Hélas, dit Huon, quelle cruelle rencontre 1 Ah ! 


23 L'EMmiSCADE 

bonne mère, vous Taviez si doucement élevé. 
Sainte Marie! que vais-je devenir?... Sire abbé 
de Cluny , m'aiderez-vous à maintenir mon droit ? 
Je veux savoir qui a commis ce meurtre ; je tuerai 
ce traître, ou je périrai de sa main. — Beau 
neveu, répond Tabbé, nous sommes prêtres sacrés 
et bénis, il ne nous est point permis de chercher 
à tuer un homme. — Quelle parenté j'ai là! s'écrie 
Huon. Et vous, mes chevaliers de Bordeaux, 
m'aiderez-vous ? — Jusqu'à la mort, » répondent- 
ils comme un seul homme. 

Tandis que l'abbé pleure et fait sa prière pour 
Huon, le jeune homme s'élance, suivi de ses che- 
valiers, dans la direction du petit bois vers lequel 
Chariot, son forfait accompli, chevauche lente- 
ment. Huon s'arrête près de son frère, qui gît sur 
la bruyère au bord de la route. « Frère, es-tu 
blessé à mort? — Je ne sais, répond l'enfant fai- 
blement, mais je crois que je suis près de mourir. 
Ne pense pas à moi, frère; fuyez tous, car j'ai vu 
luire des heaumes dans ce bois. — Frère, à Dieu 
ne plaise, si tu demeures ici, que moi, j'aie la vie 
sauve. Je veux savoir comment est fait le lâche 
qui t'a assailli ; j'aurai son sang ou il aura le mien. » 

Sans attendre ses hommes, Huon éperonne son 
cheval et s'élance ^à la poursuite de Chariot. 
« Vassal, lui crie-t-il à haute voix, de quel pays 
es-tu ? — Je suis d'Allemagne ; mon père était le 
duc Thierry. » Huon le croit ; Chariot ne porte pas 


miOTi DE B03{DBMIX 24 

son écu aux armes [1] royales; comment l'en- 
fant le pourrait-il reconnaître? Il défie donc son 
ennemi. Bien qu'il ne soit pas revêtu de son hau- 
bert et qu'il n'ait pour toute arme que l'épée dont 
naguère l'adouba (2) son père, il se jette sur son 
adversaire avec une telle fureur qu'il l'abat mort. 
Amaury voit tomber Chariot et pousse un cri de 
triomphe : « Chariot est mort, dit-il à ses compa- 
gnons ; la France n'a plus d'héritier, c'est moi qui 
en deviendrai maître. Avant un an, j'aurai tué 
Charlemagne et je serai roi de France I » 


a père pour l'armer chevalier. 


CHAPITRE 111 


L'arrivée au palais. 



uoN prend le destrier de Chsurlot et 
revient à son frère. « Gérard, beau 
frère, lui dit-il, pourras-tu te soutenir 
à cheval ? — Je ne sais, frère, répond 
Tenfant ; mais bandez-moi ma plaie, 
je vous prie. » De son épée, Huon tranche un pan 
de son bliaut et bcuide la blessure du mieux qu'il 
peut. Puis, aidé de ses chevaliers, il soulève Gérard 
et le met sur le cheval ; mais le blessé s'évanouit 
trois fois, tant sont grandes ses souffrances. Dès 
qu'il revient à lui, il dit à Huon : « Frère, retour- 
nons à Bordeaux, près de notre mère. J'ai peur 
d'aller à Paris, car nous avons tué un homme. Je 
suis sûr d'avoir vu briller des heaumes dans le 
petit bois; je ne comprends pas pourquoi ces 


miO?i DE BOTiDEJOiX 26 

guerriers ne vous ont pas attaqués et n'ont pas^ 
défendu leur compagnon. Il doit y avoir quelque 
félonie là-dessous. Pour l'amour de Dieu, Huon, 
retournez à Bordeaux. — Pas avant d'avoir vu 
Charlemagne et de l'avoir hautement accusé de 
trahison, s'écrie Huon. Pourquoi nous a-t-il donné 
un sauf-conduit, s'il voulait nous faire tuer ? » Les 
bacheliers se remettent donc en route pour la 
grande cité, qui n'est plus très éloignée. 

Cependant les compagnons d'Aœaury sont in- 
quiets. « Que ferons -nous, comte? lui deman- 
dent-ils. Chariot est mort; devons-nous laisser 
échapper ainsi son meurtrier? ' — Laissons-le 
aller, répond Amaury, et que Dieu le confonde 1 
Nous le reverrons à Paris ; quand nous arriverons 
au palais, je mettrai sous les yeux de l'empereur 
le corps de son fils. Confirmez tout ce que je di- 
rai, et je vous donnerai telle récompense que vous 
serez riches jusqu'à la fin de vos jours. » Ils sortent 
donc du bois et trouvent Chariot gisant sur la 
bruyère, la tôte fendue jusqu'à la poitrine. Ils le 
soulèvent sur un bouclier, Amaury le place de- 
vant lui sur son cheval, puis ils s'acheminent à 
leur tour vers Paris. 

Les orphelins et leur escorte rejoignent l'abbé 
de Cluny. « Qu'avez- vous fait, beau cousin ? 
demande-t-il à Huon. — Sire, nous avons tué un 
homme. — C'est grand dommage, dit l'abbé, mais 
puisqu'il en est ainsi, restez avec moi et je vous 


.. Mais qu'il confonde Charles de Saint-Denis ^p. 27). 



27 V^Ti7(1VÉE 

soutiendrai de ma parole. — Dieu vous le rende, 
sire, » dit Hu on. Ayant jeté un regard derrière 
lui, il aperçoit Amaury et sa compagnie qui che^ 
vauchent non loin d'eux. « Sire abbé, s'écrie-t-il, 
voilà les traîtres du petit bois qui nous poursui- 
vent ! — Pressons nos montures, dit l'abbé. Néan- 
moins, je ne crois pas qu'ils cherchent à nous 
é atteindre, ils cheminent à une allure trop lente. » 
Bientôt les orphelins et Tabbé entrent dans 
Paris ; ils se rendent droit au palais : Hùon et 
l'abbé soutiennent Gérard; ils montent dans la 
grande salle, traversent la foule des barons et se 
présentent devant Charlemagne. Huon salue en 
ces mots : « Dieu sauve et garde Naime à la barbe 
fleurie, et tous les chevaliers que je vois ici, mais 
qu'il confonde Charles de Saint-Denis, le traître, 
le mauvais roi, qui nous mande auprès de lui par 
bref (1) scellé de son sceau et place une embus* 
cade sur la route pour nous faire périr! — Vassal, 
répond Charlemagne, prends garde à ce que tu 
dis. Par le Dieu du paradis, par le baron monsei- 
gneur saint Denis, par la barbe qui me pend sur 
la poitrine, si tu ne peux fournir la preuve de tes 
paroles, je te ferai mourir de maie mort. — 
Regarde, empereur, répond Huon, et puisse Dieu 
te confondre I » Alors, tandis que l'abbé soutient 
Grérard, il lui ôte son manteau et débande la plaie. 

(1) Lettre. 


miOJ^ DE BOTiDEJOiX 28 

La blessure se rouvre, le sang coule, Tenfant s'éva- 
nouit de douleur. « Par ma foi ! s'écrie Charie- 
magne, cet enfant est près de mourir. Il m'aime 
vraiment bien peu, celui qui Ta attiré dans cette 
embuscade ! Dira-t-on dans les pays étrangers que, 
dans ma vieillesse, j'ai tramé une lâche trahison 
et fait mourir cet enfançon? Par Dieu! je n'ai 
pas su un mot de cette affaire et j'en ai le cœur 
marri. Par ma barbe, je ne sais homme, d'ici 
jusques à Reims, fût-il le plus puissant de mes 
barons et dix fois mon ami, que je ne fasse périr 
de maie mort pour cette félonie. » 

Puis l'empereur ordonne à son médecin d'exa- 
miner la blessure de Gérard. « Pourra-t-il en 
réchapper? demande Charles. — Oui, sire, ne 
soyez point en peine, avant un mois je vous 
l'aurai guéri. » On emporte Gérard pour le cou- 
cher dans un lit et Charlemagne se tourne vers 
Huon : « Allez vous asseoir sur ce banc, frère, lui 
dit-il, et buvez du vin dans ma coupe d'or. — Sire, 
répond Huon, écoutez-moi, et vous tous, barons, 
aussi. J'ai tué celui qui avait attaqué mon frère, 
j'ignore son nom, mais je sais qu'on va vous l'ap- 
porter ici. Je demande à être jugé par mes pairs. 
— N'ayez aucune crainte, Huon, justice vous sera 
rendue. » Alors Huon conte au roi toute l'aven- 
ture et Charlemagne renouvelle sa promesse de 
ch&tier le traître, fût-il son meilleur ami, fût-il 
même son fils Chariot. 


29 VJlJ(JiJV£E 

A cet instant, Amaury arrive devant le palais 
avec ses compagnons, qui pleurent, crient, se tor- 
dent les mains et s'arrachent les cheveux, menant 
deuil sur Chariot. Charlemagne prête Toreille : 
« Naime, dit-il, j'entends prononcer le nom de 
mon enfant. Je crains que ce ne soit lui qu'a tué 
Huon. Pour l'amour de Dieul allez voir. » Naime 
descend les degrés de marbre, voit Chariot, la tête 
fendue, couché tout sanglant sur un bouclier, et 
s'évanouit de saisissement. Quand il revient à lui, 
il empoigne le bouclier par un bout, Amaury le 
prend par l'autre et ils arrivent ainsi devant 
Charlemagne. « Empereur juste, s'écrie le traître, 
recevez votre fils, le bachelier Chariot, que vous 
aimez tant ! » Le sang de Charlemagne se glace 
dans ses veines, on a grand'peine à le ranimer. 

« Sainte Marie ! dit-il en revenant à lui, quel 
triste présent vous m'apportez ici ! » Dames, 
écuyers, sergents, tous pleurent Chariot à grand 
bruit. De tristesse et de fureur, l'empereur est 
presque hors de sens. Le duc Naime s'efforce de 
le calmer : « Sire, dit-il, ne vous abandonnez point 
à la douleur. Quand Ogier le preux et le vaillant 
vous fit la guerre, il tua mon fils que j'aimais ten- 
drement. Me suis-je alors laissé abattre par le 
chagrin? Non, par Dieu ! j'y ai résisté de mon 
mieux. Laissez ce deuil violent et demandez plu- 
tôt à Amaury quel est celui qui a tué votre fils. — 
Je le lui demande, dit Charles. — - C'est, répond 


miOTi DE BOTiDEJmX 30 

Amaury, ce damoiseau que je vois assis là-bas 
sur le banc et qui boit du vin dans votre coupe. » 

A ces mots Charlemagne p&lit» il regarde Huon 
en roulant des yeux terribles et en grinçant des 
dents, saisit un couteau sur la table et s'élance 
sur le bachelier. Mais le duc Naime lui arrache 
le couteau des mains : « Sire, dit-il, êtes-vous fou ? 
Que voulez- vous faire? Quand Huon est entré 
dans votre palais, vous l'avez assuré de votre pro- 
tection et maintenant vous voulez le frapper ! Ce 
serait un meurtre, sire; il en rejaillirait de la 
honte sur votre nom. — Ah ! Naime, dit le vieil 
empereuri j'ai le cœur trop triste, je ne sais plus 
ce que je fais. » 

Huon se sent envahir par une grande détresse à 
la pensée que c'est le fils de l'empereur qu'il a tué, 
mais il fait bonne contenance. « Empereur juste, 
dit-il en se levant, à quoi sert-il de me menacer 
de votre couteau ? J'ai tué, il est vrai, celui que 
je vois étendu sur ce bouclier, mais par Dieu ! je 
ne savais point que ce fût votre fils. Si je l'avais 
su, serais-je venu à votre cour réclamer votre 
protection? Certes, je me serais plutôt enfui en 
Orient... A quoi bon me mettre à mort? Tous 
mes barons vous déclareront la guerre. Pourquoi 
commencer cette lutte ? Me voici en votre palais, 
je suis prêt à me soumettre à la justice de France. 
— Il parle bien, disent les barons. Si Amaury sait 
quelque chose de la mort de Chariot, qu'il le dise I » 


VJni7{TVÈE 


n »ldt un couteau et ■'élance rar le bachelier (p. 80). 

L'empereur regarde Naime, son vieux conseil* 
1er : « Sire Naime, dit-il, que me couvient-il de 
faire? — Sire, demandez à ce traître d'Amaury ce 
que votre fils était allé faire au bois, vêtu de son 
haubert... — Sire, répond aussitôt Amaury, hier 
à la vêprée (1) Chariot vint me prier de l'accom- 
pagner à la chasse, et j'y consentis, hélasl Comme 
je me méfiais de Thierry, l'Ardennais, nous revê- 
tîmes nos hauberts, et nous allâmes prendre nos 
ébats dans le bois qui est près de Paris, sur la 
route d'Orléans. Nous lançâmes nos autours (2), 
mais, à la tombée de la nuit, nous en perdîmes un. 

(1) Soirée. 

(2) OiManx de proie dretaie pour la cbaaaet 


TfUOT^ DE BOTiDEAVX 32 

Ce matin, nous nous aperçûmes que ce bache- 
lier s'était emparé de Toiseau. Chariot se nomma 
et lui demanda son faucon, Huon refusa de le 
rendre ; ils se disputèrent tant et si bien qu'à la 
fin Chariot frappa le jeune frère de Huon. Alors 
l'aîné tira son épée, pourfendit votre fils jusqu'à la 
poitrine, puis s'enfuit avec son frère. A mon grand 
deuil, je n'ai pu les atteindre. Huon est coupable, 
puisque c'est lui qui commença la querelle. S'il 
ose affirmer que je mens, voici mon gage. — Sainte 
Marie! s'écrie l'abbé de Cluny, jamais je n'ai en- 
tendu aussi grand mensonge. Je suis prêt à jurer 
sur les saints, — et mes quatre-vingts moines avec 
moi, — que tout ce que vient de dire ce larron 
n'est que fable et fausseté. — Certes, dit Charles, 
voilà un témoignage imposant; qu'avez-vous à 
répondre, sire comte Amaury ? — Je ne veux pas 
donner un démenti à l'abbé devant vous, sire, 
mais je contraindrai Huon lui-même à confirmer 
mon dire. 

— Beau cousin, dit l'abbé, pourquoi tardes-tu à 
offrir ton gage ? Le bon droit est pour toi et Dieu 
ne souffrira point que tu sois vaincu. — Sire, voici 
mon gage, dit Huon. Je ferai confesser à ce traître 
maudit que toutes ses paroles ne sont que men- 
songe. — Livrez un otage, dit Charles. — Sire, mon 
frère Gérard est en ce palais, c'est le seul otage 
que je puisse vous donner, car je n'ai à Paris au- 
cun autre parent. — Si, dit l'abbé de Cluny, tu y 


33 VAliTiTVÊE 

as un cousin, et c'est moi. Par sainte Mariel si 
Dieu ne te donne la victoire, je vexix que Charle- 
magne me pende et mes quatre-vingts moines avec 
moi. — Abbé, vous avez tort de parler ainsi, dit 
l'empereur; à Dieu ne plaise que je vous fasse 
jamais du mal I » 

Amaury désigne comme otages son oncle Rain- 
froi et Henri, son cousin, et l'empereur les accepte 
à condition qu'il les dépouillera de leurs fiefs, si 
leur parent est vaincu. Alors les combattants «e 
retirent pour vaquer à leurs préparatifo. 


CHAPITRE IV 

ï^ vengeance de Cbarlemagne. 

ANDis que le duc Naime faisait armer 
cent chevaliers at ce disposait à aller 
avec eux garder le obamp du com- 
bat, afin d'empêcli«r toute trahison, 
Artiauiy çt Hiion entendirent la messe 
et distribuèrent des «umânes aux pauvres. On 
leur apporta du vin et des vivrai et tous deux 
firent un repas dans le mautier(l), où ils se sa- 
vaient h l'abri des surprises. Puis on les revêtit 
de leur armure et on leur apporta les reliques 
des saints : « Qui jurera le premier? demanda xm 
baron. — Celui qui appelle (2), répondirent les 
autres. —C'est moi, » fit Amaury, en s'arançant. 


35 Ul ITETiGBJlNCE 

Et, s'étant mis à genoux, il cria à haute voix : « En- 
tendez-moi, francs chevaliers, je jure sur ces 
saintes reliques que Huon de Bordeaux savait, 
lorsqu'il tua Chariot, que c'était le fils de Tempe* 
reur et, de plus, qu'il le tua traîtreusement et sans 
cause. » Mais lorsque Amaury voulut baiser les 
reliques, soudain l'haleine lui manqua et il chan^ 
cela. « Il s'est parjuré, » murmurèrent les barons. 

Alors Huon s'avança, saisit Amaury de sa main 
droite et le tira de côté. Prenant sa place, il se mit 
à genoux et dit d'une voix assurée : « Entendez- 
moi, seigneurs ! Je jure sur ces saintes reliques 
que ce larron vient de mentir. Je ne nie point 
avoir tué Chariot, mais, par celui qui mourut sur 
la croix, quand j'arrivai à la cour j'ignorais 
encore quel était celui que j'avais tué. — C'est la 
vérité, » dit l'abbé de Cluny. Huon se leva, baisa 
les reliques à la vue de tous, puis, posant sur la 
ch&sse quatre marcs d'or fin, il se détourna. 

« Au combat, tous deux I s'écrie Charlemagne, 
et je prie Dieu de faire éclater aux yeux de tous 
la honte de celui qui s'est parjuré. » On amène 
les chevaux des combattants. L'abbé de Cluny 
tient rétrier de son jeune cousin, bien que Huon 
s'y oppose. « Sire, dit Huon, priez pour moi. — 
Ami, je le ferai certes, aie bon courage. Dieu te 
donnera la victoire, » et le bon abbé se rend droit 
à Féglise, où il demeure en prière tant que dure 
le combat. Le roi et les barons sont montés pour 


TfUOTSI DIS. BOTiPEAVX 36 

voir la lutte sur les créneaux des murailles. A côté 
d'eux sont, d'une part, Rainfroi et Henri, de l'au- 
tre, Tenfant Gérardin ; tous trois ont les fers aux 
pieds. Charlemagne prie pour Amaury et maudit 
Huon. Et pourtant qu'il est beau, le jeune bache- 
lier ! Qu'il a fière mine avec son écu d'azur et sa 
lance ornée d*un pennon (1) pourpré I 

Les deux adversaires pénètrent dans la lice, le 
combat va commencer. Soudain, on entend la 
voix de l'empereur : « Barons, faites silence et 
m'écoutez. Je veux mettre les deux chevaliers hors 
la loi. Il ne suffira point que l'un des deux ait tué 
son ennemi, il faudra encore qu'il l'ait forcé à 
confesser son crime avant de mourir; sinon, le 
vainqueur perdra sa terre. — Par ma foi! dit 
Naime, ce serait une injustice, car on voit souvent 
mourir un champion sans qu'il ait pu prononcer 
une parole. — Peu me chaut (2), répond l'empe- 
reur, il en sera ainsi. » 

Les champions s'éloignent l'un de l'autre, épe- 
ronnent leurs destriers et les lancent au galop. Ils 
se heurtent avec tant d'impétuosité que leurs 
lances volent en éclats ; leurs écus sont troués, le 
sang leur sort par le nez, les sangles de leurs selles 
se rompent, tous deux sont précipités à terre avec 
une telle violence que leurs heaumes s'enfoncent 
dans le sol et qu'ils restent un instant les pieds en 

(1) Languette d'étoffé triangulaire attachée à la lance du cheTalier. 

(2) Peu m'importe. 


37 TLA YETiGEJlNCB 

l'air. Mais ils se relèvent promptement ; ni l'un 
ni l'autre n'est blessé. « Bien jouté I s'écrient les 
barons. C'est merveille que Huon ait pu endurer 
le coup de ce gros Amaury, qui a plus de deux 
fois son &ge I » Le cheval de Huon se met à grat- 
ter des pieds de devant et à ruer de ceux de der- 
rière ; il atteint celui d'Amaury à la tête, la lui 
brise et lui fait voler la cervelle au loin. Furieux, 
Amaury s'élance sur le destrier de Huon et veut 
lui transpercer le poitrail de son épée, mais l'ani- 
mal décoche au chevadier un coup de pied qui 
lui casse deux côtes. 

De douleur, le traître tombe à terre ; toutefois, 
comme il n'est point couard, il se relève aussitôt. 
Les champions luttent à pied, à grands coups 
d'épée. Enfin, après un long combat, Amaury 
grièvement blessé implore la pitié de Huon. Le 
jeune chevalier, blessé lui aussi, se laisse fléchir, 
mais au moment où il tend la main pour recevoir 
l'épée de son adversaire, celui-ci lui assène un tel 
coup sur le bras que trois cents mailles du haubert 
sont brisées ; c'est miracle que le bras ne soit point 
tranché. « Traître, larron ! » s'écrie Huon, hors de 
lui de colère, et, d'un coup formidable, il lui fait 
voler la tête de dessus les épaules. Alors à la pen- 
sée qu'il n'a point tiré de son adversaire l'aveu du 
parjure et du cnme, le bachelier se désole. 

Tout le monde rentre au palais et le jeune vain- 
queur comparait devant Charlemagne. A sa vue. 


tfUOJM DE BOT{VBXUX 38 

la colère de l'empereur se ranime. « Site, dit Huon^ 
voici la tête du traître ; rendez^moi ma terre, je 
vous prie. — Vassal, vous ne l'aurez point, à moinn 
que mes conditions n'aient été remplies... Sire 
Naime, Amaury a-t-il confessé son crime? — Je 
ne l'ai point entendu, sire, Huon s'est trop hâté ; 
comment voulez-vous qu'un homme décapité fasse 
un aveu? — Huon, reprend Charles, Dieu a per- 
mis une injustice : certes, le noble Amaury ne se 
fût point parjuré ; de douce France, vous êtes banni 
à toujours. Ne revenez jamais à Bordeaux, car, 
par celui qui fut mis en croix I si je vous y trouve, 
je vous ferai mourir de maie mort. — Sire, qu'a- 
vez-vous dit? Ne me suis-je point acquitté envers 
vous? Ne commettez point cette infamie; ren- 
dez-moi ma terre. — Je ne vous en rendrai pas 
un pied 1 — Seigneurs barons, implore Huon, in- 
tercédez pour moi. Je suis duc de France et votre 
pair, vous me devez votre aide. » 

A ces mots, Naime et les autres chevaliers se 
jettent aux pieds de Charlemagne et tous se 
mettent à demander la grâce de Huon. « Barons, 
dit l'empereur, vous resteriez là jusqu'au jour du 
jugement, que je n'aurais de lui ni pitié, ni merci* » 
Consternés, les chevaliers se relèvent et vont 
reprendre leurs places. « Empereur, dit Naime 
tristement, avez- vous perdu le sens? Pourquoi 
renoncer à votre part de paradis ? Il est écrit que 
celui qui dépouille sans justice un héritier de ses 


LA VETiSEKNCE 


Let cheralien m Jettent atu pieda de QmrteaiagiM (p. 88}. 

terres est baiini de la prâtence de Dieu; ne le 
gavez-vous point? — Naime, j'avais posé cette 
condition avant le combat ; il n'y a donc pas d'in- 
justice. 

— Sire, dit Huoa, par le Christ I ce n'est point là 
être juste I — Xjaisse-moi, traître, répond Charlea, 
je te hait tajit que je ne puis te voir. Hors d'ici I 
— Empereur, reprend Naime, quand se répandra 
dans le pays la nouvelle que vous avez déshérité 
ce jeune chevalier, que diront tous les hauts ba- 
rons? Vos jugements ne seront plus respectés en 
France. Encore une fois, sire, gr&ce et pitié pour 


nUOTi DE BOJiPEAllX 40 

Huon! — Si le monde entier me demandait sa 
grâce, je la refuserais... Barons, à la Noël, quand 
ITiéritier du duché de Bordeaux doit me servir, 
pensez- vous que je puisse souffrir la vue de celui 
qui a tué mon fils? — Sire, dit Huon, je partirai 
puisque vous me haïssez tant, je renoncerai à mon 
fief, mais du moins donnez-le à mon frère Gérard. 
— Je m'y refuse, répond l'empereur. — Sire, 
s'écrient les barons, cédez à la prière de Huon. — 
Non, » dit Charles. 

Alors le duc Naime s'adresse aux autres pairs : 
« Seigneurs, dit-il, notre empereur est tombé dans 
l'enfance. Levez-vous et partons! Aucun de nous 
ne doit demeurer à cette cour; un autre jour, ce 
sera l'un de nous que Charles dépouillera de ses 
terres. » Les pairs se lèvent et suivent Naime qui 
sort du pal€ds. « Las I dit Charlemagne, que je suis 
malheureux! Mon fils est mort, j'en ai le cœur 
navré ; faut-il encore que je perde mes vieux 
amis ? » L'empereur ne peut supporter cet aban- 
don, il va lui-même rappeler ses vaillants barons. 

Tous rentrent au palais. Charles s'assoit sur 
un fauteuil d'or et appelle Huon qui s'agenouille 
à ses pieds : « Huon, dit-il, voulez- vous faire votre 
paix avec moi ? — Certes, oui, répond le bache- 
lier. Pour cela, j'endurerais peine et ahan; j'irais 
même en enfer pour vous plaire. — Vous irez, 
répond l'empereur, en un lieu pire que Tenfer; j'y 
ai déjà envoyé quinze messagers, dont pas un n'est 


41 LA VEJ^GEAJ^CB 

revenu. Vous irez par delà la mer Rouge, à Ba- 
bylone (1), porter un message au roi Gaudisse. Si 
vous parvenez à faire tout ce que je vais vous or- 
donner, vous serez quitte envers moi. A Baby- 
lone, vous attendrez pour entrer au palais que Té- 
mir(2) soit à table. Vous y entrerez alors tout 
armé, Tépée nue à la main, et le premier que vous 
apercevrez, vous lui trancherez la tête, quelles que 
soient sa parenté et sa puissance. Ce n*est pas 
tout. L'émir a une fille qui a nom Esclarmonde : 
vous lui donnerez trois baisers, au su et au vu de 
tout le monde, puis vous ferez mon message à l'é- 
mir devant tout son baronnage (3). Vous lui man- 
derez qu'il m'envoie mille éperviers mués, mille 
ours, mille lévriers bien dressés, mille hommes 
d'armes, mille bacheliers et mille captives belles 
et jeunes. Il devra vous donner encore sa barbe 
blanche qu'il coupera pour moi, et quatre de ses 
grosses dents mâchelières. Si vous ne pouvez me 
rapporter la grande barbe et les quatre dents de 
l'émir, ne reparaissez point en France, je vous 
ferais pendre. — Sire, dit Huon, n'avez-vous plus 
rien à m'ordonner? — Si Dieu vous accorde de re- 
venir, dit l'empereur, ne retournez ni à Bordeaux, 


(1) An moyen âge on donnait sonvent le nom de Babjlone à la 
ville du Caire; au reste, comme on le voit dans toute cette his« 
toire, les connaissances géographiques laissaient fort à désirer. 

(2) Gouverneur de province, chez les Sarrasins, 

(3) Fosemble des barons. 


TOiOTi DE ^OnpBmiX 42 

ni à GironTille avant d'être venu me rsadre 
compte de votre mission. — Et mes chevaliers qui 
sont venus de Bordeaux avec moi, sire, puis-je les 
emmener jusqu'au Saint- Sépulcre ? — S'ils vous 
aiment assez pour vous suivre, ils peuvent même 
aller jusqu'à la mer Houge, répond Charles, mais 
pas plus loin. — Sire, Dieu vous en sache gré. » 

Huon se hâte de quitter Paris et de prendre le 
chemin de Rome. Il emmène ses onze chevaliers 
et emporte de l'or et de l'argent en suffisance. 
Naime, Gérard, l'abbé de Cluny et une foule de 
barons l'accompagnent deux jours entiers, puis le 
quittent en pleurant. Gérard s'en retourna à Bor- 
deaux. A l'ouïe de son récit, la duchesse sa mère 
fut saisie d'un tel cheigrin qu'elle en tomba ma- 
lade; elle languit quelques semaines, puis elle 
mourut sans avoir revu Huon» son fils chéri. 


CHAPITRE Y 
La forit enchantée. 



tt «'- 


UON se rendit droit à Rome, où il allêi 
."demander conseil à son oncle Tapôs- 
tole (1). II lui raconta ses malheurs, 
puis il se confessa & lui. « Dépouiller 
toute rancune et toute hedne, lui dit 
le saint'-père, pardonnez à Charlemagne et à ceujc 
dont vous avez reçu injure. — Je leur pardonne 
de grand cœur, sire. — C'est d'un noble baron et 
je vous absous de vos péchés, sans vous imposer 
de pénitence. Maintenant, écoutez-moi. En me 
quittant, beau neveu, vous irez à Brindes. Là 
vous trouverez Garin de Saint-Omer, qui est mon 
cousin et le vôtre. Il possède des navires et il a la 
garde du port. Je vous donnerai une lettre pour 


(1) Le pape. 


nUO?i DE BORDEAUX 44 

lui ; je sais qu'il vous fera bon accueil et vous 
aidera à passer outre-mer. » 

Garin de Saint-Omer reçut en effet son jeune 
cousin avec une grande cordialité. Il fit appareil- 
ler une nef et, quittant femme et enfants, il prit 
la mer avec Huon et ses chevaliers. Le vent était 
bon ; au bout de quinze jours déjà, ils débarquè- 
rent en Terre Sainte. Alors Garin renvoya ses 
marins à Brindes et les treize voyageurs conti- 
nuèrent leur route, montés sur les chevaux qu'ils 
avaient amenés. Arrivés à Jérusalem, ils allèrent 
prier au Saint-Sépulcre et adorer Dieu dans le 
Temple, puis, après avoir déposé de riches dons sur 
l'autel où Jésus-Christ lui-même fut offert à Dieu, 
alors qu'il n'était encore qu'un tout petit enfançon, 
ils quittèrent la sainte cité et chevauchèrent dans 
la direction de la mer Rouge. 

Ils traversèrent plusieurs contrées sauvages; 
mais ils n'avaient pas cheminé quinze jours que 
les vivres vinrent à leur manquer. « Ah ! roi 
Cheirles, soupirait Huon, Dieu vous pardonne le 
mal que vous m'avez fait !... » Un jour, nos Fran- 
çais rencontrèrent au milieu d'une vaste forêt un 
homme à longue barbe blanche : « Prud'homme (1), 
lui cria Huon, Dieu qui répandit son sang pour les 
pécheurs ait votre corps et votre âme en sa garde ! » 
A l'ouïe de ces paroles, l'homme parut comme 


(1) Homme sage et intègre, digne de considération* 


Lfl rontT 


Le Tieillarâ prit U Jambe de Haon et la bsiia. 

fou. Il accourut, se jeta aux pieds de Huon et, lui 
prepant la jambe, la baisa plus de vingt fois. « Sire, 
dit-il, Dieu qui naquit de la Vierge à Bethléem 
vous sauve et vous garde! Voici plus de trente ans 
que j'habite ce bois et quejen'aivuaucunhomme 
qui crût en Dieu, car il n'y a dans ce pays que des 
païens (1). D'où êtes-vous, sire, et où £iUez-vou3 ? 
En vous regardant je suis tout ému, car vous 


miOJV DE BOJiDEMlX 46 

resaemblM trait pour trait à un franc baron qua 
j'aimais fort et qui avait nom Séguin de Bordeaux. 
mm, Voui avez connu le duc Séguin ? demanda 
Huon< -^ Ouï, aire, c'était mon ami. » 

Alora Huon mit pied à terre et conta touta 
son histoire à Termite. Il apprit à son tour que 
Termite se nommait Jérôme et qu'il était frère 
du prévôt Guirré. Jeune encore, il s'en fut en pèle- 
rinage au Saint-Sépulcre ; fait prisonnier par les 
Sarrasins, il demeura longtemps dans leurs ca* 
chots. Il réussit enfin à s'évader et se réfugia 
dans la forêt. C'est là qu'il vivait depuis trente 
ans, se nourrissant de racines et de fruits sau-> 
vages. 

« Sire Jérôme, dit Huon, puisque vous connais- 
sez ce pays, vous saurez sans doute où se trouve 
Babylone ; je suis fort en peine, car je ne sais de 
quel côté me diriger. — Soyez sans crainte, ré- 
pondit Jérôme, je vous y conduirai moi-même ; 
j'y ai été maintes fois. Deux routes me sont fami- 
lières : la première mène à Babylone en quinze 
jours, mais elle eàt fort périlleuse ; l'autre de- 
mande un an, mais elle est sûre et l'on y rencontre 
nombre de bonnes hôtelleries. — Par ma foi! s'é- 
çria Huon, je ne suis point assez fou pour perdre 
une année à un voyage que je puis faire en quinze 
jours ! 

— Sire, vous aurez à traverser une forêt de plus 

de quarante Ueues ; elle est sombre et redoutable, 


« LA TOJ{ÉT 

et le nain Obéron s*y tient souvent. Il n'est haut 
que de trois pieds, mais il est plus beau que le 
soleil en été. Il est roi de féerie et celui qui lui 
adresse la parole une fois demeure à jamais en son 
pouvoir. Vous n*aurez pas feiit douze lieues dans la 
forêt enchantée que vous le verrez surgir devant 
vous ; il vous parlera de telle façon que vous n'au- 
rez de lui aucune défiance. Si vous ne lui répondez 
point, il se vengera : une tempête horrible fondra 
sur vous, le vent brisera de gros arbres, la pluie 
tombera en ruisseaux. Vous vous trouverez bien- 
tôt au bord d'une rivière assez large et profonde 
pour porter les plus grands navires et vous ne 
saurez comment faire pour la passer. Toutefois ce 
fleuve n'existe pas en réalité et si vous y entrer 
résolument, vous n'y mouillerez ni chausses, ni 
souliers. Mais refusez obstinément de prononcer la 
moindre parole : vous risqueriez de ne jamais sor- 
tir de la forêt d'Obéron, s'il lui prenait fantaisie 
de vous y retenir. — Par ma foi ! dit le jeune che- 
valier, je n'aurai gco^de de parler. » 

Huon fit donner à Jérôme un de ses chevaux de 
rechange et les Français se mirent en route ; ils 
étaient quatorze maintenant. Un jour, comme ils 
cheminaient lentement dans la forêt enchantée, 
Huon arrêta soudain son cheval et se laissa glisser 
sur la mousse. « Je ne puis plus chevaucher, dit-il, 
j'ai si grand' faim que le cœur me faut. Repo- 
sons-nous ici dans cette clairière. » Tous mirent 


TfUOJV DE BOJiDEAVX 48 

donc pied à terre ; ils enlevèrent le mors à leurs 
chevaux afin qu'ils pussent paître en liberté. Huon 
s'assit sur le sol, s'adossa au tronc d'un gros chêne 
et se prit à pleurer : « Quel pays ! dit-il en gémis- 
sant. Ni pain, ni blé!... Voilà bien trois jours que 
je n'ai rien mangé. — Vous ne savez pas jeûner! 
dit Jérôme : nourrissez-vous de racines et de baies. 
Depuis trente ans elles composent tous mes repas 
et je n'en suis point mort. — Sire, je n'y suis pas 
accoutumé et je n'y puis goûter. » Soudain, ils 
virent s'avancer sous les arbres un petit homme, 
beau comme le soleil d'été et magnifiquement 
vêtu de soie brodée d'or. En sa main il tenait un 
arc ; un cor d'ivoire tout incrusté d'or était sus- 
pendu à son cou. Le petit homme se mit à corner 
doucement, et nos Français de commencer à 
deinser et à chanter en chœur 1 

« Que nous est-il arrivé? s'écrie Huon, je ne sens 
plus ni faim, ni fatigue ! — C'est le nain Obéron, 
murmure Jérôme. Pour Dieu ! ne prononcez pas 
une parole. — Vous qui passez par mon bois, dit 
Obéron, je vous sadue et je vous conjure par le 
Dieu de majesté, par le saint chrême et le sel du 
baptême, de me saluer à votre tour. » Pour toute 
réponse, les Français remettent le mors à leurs 
chevaux, sautent en selle et prennent la fuite. Plein 
de fureur, Obéron frappe du doigt son olifant (1), 


(1) Cor d'ivoire. 


LA rca0T 


Us Tirent nn petit homme, beaa comme la aoleil i'étà (p. 48}. 

et la tempâte annoncée par Jérôme surprend les 
voyageurs épouvantés. Ils continuent à fuir. Tout 
à coup ils se voient arrêtés par un Oeuve puis- 
sant. « C'est un enchantement, ne craignez rien, 
chevauchez toi^ours I » s'écrie Jérôme. En effet. 


TOlOTi DE BOliDEMlX 50 

à peine sont-ils entrés dans l'eau, que la rivière 
disparaît. Alors surgit devant eux une grande ville 
fortifiée ; murailles crénelées, tours, clochers, tout 
y est. « Par ma foi ! j'ai peur, murmure Huon 
entre ses dents. — Cette cité n'existé pats, répond 
Jérôme, chevauchez toujours I » Après avoir ga- 
lopé encore l'espace de cinq lieues, les Français 
se croient en sûreté. « Dieu nous a protégés, dit 
Huon, ralentissant son allure, il nous a fait la 
grâce d'échapper à ce démon. » 

A peine a*t-il prononcé ces mots, que le petit 
homme saute et gambade devant lui. « Dieu I fait 
le chevalier, le voici I — Vassal, dit Obéron, je ne 
suis point un démon, mais un homme. Encore une 
fois je te conjure, par le Dieu de gloire, de me ré* 
pondre. — Fuyons ! » crie Jérôme. Mais le petit 
nain porte son cor à ses lèvres et en tire un son ar- 
gentin que prolonge l'écho des bois. Aussitôt, sous 
l'empire d'tme puissance invincible, les chevaliers 
français s'arrêtent et se mettent à danser et à 
chanter. « Ces hommes sont fous s'ils pensent m'é* 
chapper, dit Obéron, je leur ferai chèrement payer 
leur manque de courtoisie, » et de son arc il frappe 
trois coups sur son cor d'ivoire, en s'écriant : « A 
moi I mes hommes. » A peine ces paroles sont-elles 
sorties de sa bouche, que l'on voit accourir de tous 
côtés des hommes armés ; il y en a bien quatre 
cents, montés sur de superbes chevaux. 

« Noble sire» disent^ils, nous voici» que nous 


5i LA roj{tJ 

voulez-vous ? — Vous allez rapprendre, mais je 
suis triste d'en être réduit à vous demander un tel 
service... Que faire, puisque ces misérables refu- 
sent absolument de m'obéir ?... Voici ce que je 
requiers de vous, seigneurs : quatorze chevaliers 
traversent ma forêt; je les ai salués au nom du 
Christ, mais ils ne daignent point me répondre ; 
poursuivez-les et les tuez ! — Ayez pitié d'eux, 
sire, implorent les chevaliers fées. — Je ne le puis, 
car pas un ne m'a adressé la parole. — Sire Obé- 
ron, dit Gloriant, l'un des chevaliers fées, essayez 
encore une fois de leur parler ; s'ils ne répondent 
point, nous les tuerons. — Je le ferai pourl'amoui 
de vous, » répond Obéron. 

Cependant, durant ce colloque, nos Français ont 
pris de l'avance ; ils cheminent aussi rapidement 
que le permet le mauvais sentier. « Sire Jérôme, 
s'écrie soudain Huon, je regrette d'avoir suivi votre 
conseil. Ce nain a le plus noble visage que j'aie 
jamais contemplé, j'aimerais à causer avec lui. 
D'ailleurs fût-il Béelzébuth lui-même, qu'on de- 
vrait lui répondre lorsqu'il parle au nom de Dieu... 
Ce petit homme est-il vraiment aussi dangereux 
que vous le dites ? Sachez que je lui parlerai s'il 
revient; j'espère que vous ne le prendrez point en 
mauvaise, part. » 


» 


CHAPITRE VI 
Tiuon M lie d'amitié avec Obéron, 

3 ES chevaliers français chevauchent 
vl toujours dans la forêt profonde ; tout 
û à coup Huon aperçoit devant lui le 
H petit roi de féerie. « Sire, lui dit le 
nain, avez-vous réfléchi ? Encore une 
fois, je vous somme de me saluer. Pas plus qu'un 
bœuf ne pourrait monter au ciel, vous ne sauriez 
m'échapper !... Sire Huon, je vous connais bien ; 
je sais que vous avez tué Chariot, le fils du puis- 
sant Chariemagne, et que vous vous rendez par 
delà la mer Rouge auprès de l'émir Gaudisse. 
Jamais sans mon secours vous ne parviendrez & 
vous acquitter de votre message! Mais si vous 
daignez me parler, je vous aiderai à vous empa- 
rer de la barbe blanche de l'émir et des quatre 


53 OBÉI{OTi 

dents mAchelières que vous devez rapporter à 
Charlemagne. Je sais bien que sans Jérôme, ce 
vieux radoteur, vous m'eussiez déjà adressé la 
parole. Ne Técoutez plus I — Sire, dit Huon, soyez 
le bien trouvé. — Huon, beau frère, jamais salut 
ne sera mieux récompensé. 

— Sire, dit Huon, pourquoi me poursuivez- 
vous ? — Ami, parce que je vous aime à cause de 
votre grande loyauté. Vous ignorez quelle est ma 
parenté, vous allez le savoir : je suis le fils de 
Jules César et de la fée Morgane. A ma naissance 
il y eut grande joie ; mon père manda tous ses ba- 
rons au palais et les fées vinrent visiter ma mère- 
Mais l'une d'elles, que l'on avait mécontentée je 
ne sais comment, me fit un triste don : elle sou- 
haita que je demeurasse nain et, à ma grande 
douleur, son souhait s'est accompli. Elle eût voulu 
ensuite revenir en arrière, mais il était trop tard; 
alors elle me souhaita d'être le plus beau après 
Dieu et, vous le voyez, je suis aussi beau que le 
soleil d'été. 

« Une seconde fée m'accorda de connaître le 
cœur et les pensées des hommes. Gr&ce à la troi- 
sième, il n'y a pays, marche, ni royaume, où je 
n'aie le pouvoir de me transporter à mon gré ; si 
je veux un palais, je le possède aussitôt, car je 
suis roi de féerie ; tout ce que je souhaite, je l'ob- 
tiens. Je suis né à Monmur, à quatre cents lieues 
d'ici, et pourtant j'ai plus tôt fait d'y aller et d'en 


mtOTi Dt BOJ{DEAVX 54 

revenir qu'un cheval de parcourir un arpent. Quant 
à mon petit olifant, il fut doué par les fées de dons 
merveilleux : Tune a voulu qu'il rappel&t à la santé 
les malades qui en ouïraient le son ; une autre lui 
a donné le pouvoir, que vous avez éprouvé, de ras- 
sasier les affamés et de désaltérer ceux qui ont soif; 
une troisième a souhaité que l'homme le plus mal- 
heureux se prit à chanter et à danser au son de 
ce cor, et une quatrième, qu'il pût être entendu 
de moi, où qu'on en sonne, fût-ce à l'autre bout du 
monde. Il n'est bête fauve ni oiseau, même des 
plus hautains et des plus farouches, qui ne vienne 
à moi sur un signe de ma main. Enfin, je ne 
vieillirai jamais et, quand je voudrai terminer ma 
vie, ma place est marquée auprès de Dieu... Huon, 
beau frère, sois le bienvenu dans ma forêt. Je sais 
qu'il y a plus de trois jours que tu n'as mangé ; 
veux-tu dîner au milieu de ce pré ou dans une 
salle de festin? Et que veux-tu manger? — Je n'en 
ai cure, sire, pourvu que je dîne ! » 

Obéron jette un rire clair. « Mes messagers n'ai* 
ment point qu'on les voie, dît-il ; couchez-vouâ 
dans l'herbe, seigneurs, et vous cachez les yeux. » 
Les chevaliers français obéissent; mais on n'eût 
point bandé un arc, que déjà le nain leur crie : 
« Relevez- vous ! » Et lorsqu'ils se relèvent, ils 
aperçoivent devant eux un vaste palais à plusieurs 
étages. Us y montent et s'assoient aux tables 
qu'ils trouvent toutes prêtes. Des serviteurs leur 


OBÉJÇOW 


lia aparçotrent dnant anz un Tute palaU (p. 64}. 

apportent dans des bassins d'or d« l'eau pour se 
laver les mains, puis ils dînent de grand appétit. 
Après le dîner, Huon dit À Obéron : « S'il vous 
agrée, sire, nous prendrons congé de vous et nous 
continuerons notre chemin. — Avant de vous lais- 
ser aller, Huon, je veux vous faire un présent... 
Gloriant, frère, apportez-moi mon hanap. » Tenant 
sa coupe des deux mains, Obéron s'approche de 
Huon : « Sire, dit-il, ce hanap est-il vide? — 
Il est vide, certes, dit Huon. — Vous allez me le 
voir remplir par le grand pouvoir que Dieu m'a 
donné. » Alors le nain passe trois fois sa main 
autour du vase, puis il fait au-dessus le signe de 
la croix et aussitôt la coupe s'emplit de vin. « Tel 


7rU0?i DE BOT{DEAVX 56 

est le pouvoir magique de ce hanap, dit-il à Huon, 
qu'il fournirait assez de vin pour tous les vivants, 
et même pour les morts s'ils ressuscitaient, à con- 
dition toutefois qu'il soit en la possession d'un 
homme de bien, car nul n'y peut boire s'il n'est 
pur de tout péché mortel. Dès qu'un méchant y 
porte les lèvres, l'enchantement perd sa puissance. 
Si vous y pouvez boire, il est à vous. — Sire, ja- 
mais je ne vis magicien aussi puissemt que vous... 
Je me suis confessé au pape et je ne hais per- 
sonne; toutefois, je crains de n'être point assez 
pur pour boire à cette coupe. » Huon prend le ha- 
nap, qui reste plein, et il boit à longs traits. 

Obéron, tout joyeux, le baise et lui donne la 
coupe précieuse : « Huon, dit-il, si tu prends soin 
de garder ta loyauté, je te viendrai toujours en 
aide, mais pour peu que tu dises un mensonge, je 
te retirerai mon amitié. — Sire, répond Huon, j'es- 
père mériter de la conserver. — Je veux te donner 
encore mon petit olifant, dit Obéron. Tu ne saurais 
te rendre en pays si lointain que je ne t'entende 
quand tu corneras pour m'appeler, et j'accourai 
aussitôt avec cent mille hommes armés. Mais 
garde-toi de sonner sans besoin, il t'en adviendrait 
malheur. — Sire, je m'en garderai. — Dieu te 
sauve et bénisse, Huon, dit le nain en versant des 
larmes. — Noble sire, pourquoi menez-vous tel 
deuil sur notre départ î demande Huon. — Ami, 
tu emportes mon cœur avec toi... » 


obeupn 


• Voici mon £pëe, coupez-moi la t6te ■ (p. 58). 

Huon chevauche avec ses compagnons. Après 
avoir parcouru quinze lieues, ils arrivent au bord 
d'une rivière grande et profonde qu'ils ne savent 
comment traverser. Mais un messager d'Obéron 
les suit, une baguette d'or à la main. Il en frappe 
les eaux du fleuve, qui se fendent et laissent à sec 
un large chemin sur lequel leurs chevaux passent 
GÛsénient. Le chevalier fée les quitte alors pour 
retourner auprès de son maître. Quand ils sont 
arrivés sur l'autre bord, la rivière roule de nou- 
veau ses ondes comme si de rien n'était. Ils conti- 
nuent leur route en devisant d'Obéron et de ses 
dons. Vers le soir, ils s'arrêtent dans un verger 
pour s'y reposer et Huon s'émerveille en éprou- 


miOJ^ DE BOTiDEJTUX 58 

Tant la vertu de son hanap. « Par ma foi ! dit-il, 
aigourd'hui j'ai rencontré belle aventure. Quand 
je serai de retour en douce France, j'offrirai cette 
coupe à Charlemagne et s'il n'y peut boire j'en 
aurai grande joie!... Hélas! Quelle folle pensée! 
Reverrai-je jamais la France? Les dons d'Obé* 
ron me sont plus précieux que deux cités. J'ai 
peine à croire toutefois ce que me cQnta le nain, 
que si je corne il m'entendra, quelque éloignés l'un 
de l'autre que nous soyons. Dieu me confonde si 
je n'en fais L'épreuve ! — Vous êtes fou, s'écrie 
Jérôme, si vous cornez il vous arrivera malheur; 
songez aux recommandations du petit roi. » 

C'est en vain que Jérôme conseille la prudence ; 
Huon saisit le cor et en sonne. Aussitôt, tous ses 
compagnons se mettent à chanter, à danser et à 
mener grande joie. « Tu as bien fait de corner, » 
chante Jérôme. Huon souffle de toutes ses forces. 
De loin, le nain l'ouït : « Ah I Dieu, s'écrie-t-il, 
j'entends corner mon ami; qui donc l'attaque? Je 
me souhaite où l'olifant vient de sonner, avec cent 
mille hommes armés. » A l'instant même son 
souhait est exaucé, au grand effroi de Huon. 
« Dieu te confonde, Huon ! crie Obéron. Où sont 
tes ennemis? Est-ce ainsi que tu m'obéis? — Sire, 
pardonnez-moi. Avant de tenter de grandes aven- 
tures, j'ai voulu éprouver la vertu de votre cor; 
voici mon épée, coupez-moi la tête ! — Pour cette 
fois, répond Obéron, je te pardonne... Sur la 


59 OBÊT{OT^ 

route que tu dois parcourir, tu trouveras la cité 
de Tormont. C'est là que vit un l&che renégat qui 
est ton oncle, le frère de ton père. On l'appelle 
Macaire, mais en douce France il portait le nom 
d'Eudes. Banni pour avoir voulu tuer le roi, il se 
rendit outre-mer, où il renia le Christ. Aujour- 
d'hui, si un chrétien tombe entre ses mains, il le 
fait pendre ou jeter en prison. Je te défends d'aller 
à Tormont. — Sire, je vous désobéirai... J'irai, au 
contraire, visiter mon oncle et, s'il est tel que vous 
le dites, je lui arracherai les jeux. Au besoin, je 
saurai bien corner et vous viendrez à mon aide. 
— Tu dis vrai, mais garde-toi de me déranger en- 
core sans raison, ou je te ferai endurer de grands 
maux. » 

Obéron prend congé de Huon et, de nouveau, 
les larmes coulent de ses yeux. « Sire, qu'avez* 
vous ? demande le bachelier. — J'ai grand'pitié de 
toi, car nul homme ne saurait dénombrer les souf- 
frances que tu auras à supporter. — Sire, vous me 
promettez trop de maux ! s'écrie Huon en riant. 

— Va, dit Obéron, et que Dieu soit avec toil » 
puis il disparaît avec ses hommes. 



CHAPITRE VU 

Tiuon rend vmfe à ton mauvais oncte 

ES cheveJiers français se remirent en 
marche ; h la véprée, ils arrivèrent sous 
les murs de Tormont, et un sergent 
qui gardait la porte s'avança au-devant 
d'eux. B Ami, lui dit Huon avec cour- 
toisie, que le Dieu qui est mort en croix te sauve 
et te garde I — Seigneur, répond l'homme, parlez 
plus bas. Ignorez-vous dans quel pays vous êtes? 
Si un autre que moi vous eût entendu, il vous eût 
fait saisir et mettre à mort, vous et vos compa- 
gnons. Moi, je crois en Dieu comme vous, mais je 
n'ose en faire profession à cause du duc. ^ Ami, 
qui donc tient cette cité? — Sire, c'est le duc Ma- 
caire; il était chrétien naguère, mais il a renié le 
Dieu de gloire... Et vous, sire, où allez-vous? Qui 


61 ZA yiSlTE 

êtes-vous? — Je vais droit à la mer Rouge, avec 
ces chevaliers, mes compagnons, et je voudrais 
passer la nuit dans cette ville, car nous sommes 
bien las. — Sire, croyez-moi, éloignez-vous de 
cette cité maudite ! Si vous y entriez, le duc vous 
ferait à coup sûr jeter en prison ; il a déjà dans 
ses cachots cent quarante captifs chrétiens. — 
Seigneur, s'écrie Jérôme, allons-nous-en. — Non, 
dit Huon, je resterai. Voici le soir, c'est folie de 
s'éloigner d'une bonne ville à la tombée de la 
nuit. — Vous dites vrai, répond le sergent, et 
je vais vous conduire à un hôtel (1), où vous 
serez bien logés et servis. C'est chez le prévôt 
Hondré, qui — comme moi — est chrétien sans 
le dire. » 

Le sergent fit entrer les Français dans la ville et 
les accompagna jusqu'à la maison de Hondré, qui 
leur fit le meilleur accueil. Quand ils eurent pansé 
leurs chevaux, Huon appela Jérôme : « Sire Jé- 
rôme, lui dit-il, allez parcourir les rues de la ville 
et faites crier partout que les fous, les joyeux mé- 
nestrels (2) et les truands (3) oisifs peuvent venir 
manger à mon hôtel ; ils auront, sans payer leur 
écot, des vivres et du vin en abondance. Vous irez 
aussi au marché et vous ferez apporter ici tout 
ce qu'il faut pour un somptueux festin. Ne mar« 

(1) Voir la note, p. 16. 

(2) Musiciens et poètes ambulants, 
(d) Vagabonda, mendiants. 


HWOW DE ^OHpnXUX 62 

chandez point, payez largement. Quant au vin, 
mon hanap y pourvoira. ■» 

(baignant de perdre l'olifant d'Obéron, Huon le 
confia à Hondré, qui l'enferma dans son coffre aux 
trésors. Jérdme s'acquitta si bien de sa mission 
que les oisifs de toute sorte accoururent, au nom- 
bre de quatre cents, s'asseoir À la table de Huon, 
qui les serrait et leur versait le vin découlant 
de son hanap. Mais Jérôme avait fait au marché 
de telles provisions que le sénéchal du duc ne 
trouva plus rien à acheter pour le souper de 
son maître. « Une armée de diables a-t-elle dé- 
valisé le marché î demanda-t-il aux vendeurs. 
— Sire, c'est un vieillard à barbe grise qui a tout 
acheté. — Et où s'en est-il allé? — Chez le prévôt 
Hondré. » 

Le sénéchal s'en retourne furieux au palais et 
va dire sa mésaventure à son maitre ; celui-ci 
revêt son haubert pour aller chfttier le coupable. 
Au même instant arrive un des convives de Huon, ■ 
qui s'est échappé pour venir conter au duc ce qui 
se passe chez Hondré, et comment le vin y coule 
à flots d'un merveilleux hanap, ainsi que d'une 
source inépuisable. Le hanap excite l'envie du 
duc qui, pour s'en empsirer, se rend à la maison 
du prévôt, suivi de trente de ses chevaliers. Il y 
trouve le pont-levis abaissé et les portes grandes 
ouvertes : on y entre comme au moulin. 

« Sire, dit l'hôte à Huon, voici le duc et il a 


U» nSITE 


Il 7 tronre le poot-lerie ab«iMé (p. 62). 

l'air courroucé, vous allez payer cher votre fanfa- 
ronnade. — Ne craignez rien, répond Huon, laissez- 
moi faii^. » Et, se levant, il s'avance vers le duc : 
o Sire, dit-il, soyez le bienvenu à mon festin. — , 
Vassal, répond Eudes, n'approchez pas 1 Je vous 
hais ; par Mahomet I vous ne sortirez point vi- 
vant de ma ville. Pourquoi avez-vous assemblé 
ici tant de convives, si ce n'est pour me narguer? 
— Je m'en vais sur l'autre rive de la mer Rouge, 
sire, et je donne h souper à ces pauvres gens pour 
que Dieu m'accorde un heureux retour. — C'est 
mal imaginé, s'écrie Eudes, tu te seras attiré la 
mort, car je vais te faire couper la tête. — Sire, 
laissez là vos menaces et courez vous désarmer, 
pujs lavez vos mains, vous et vos hommes, et 
asseyez-vous à table. Après le souper, nous ver- 


?m07^ DE BOT{DEAUX 64 

rons qui de nous deux a tort. — Bien parlé I » 
répond Eudes. Puis il dit à ses hommes : « Allez 
vous désarmer et nous mangerons ici ; aussi bien 
n*ayons-nous rien au palais. » 

Lorsqu'ils sont tous assis autour des tables, 
Huon prend son hanap et va se tenir devant le 
duc : « Sire, dit-il, regardez ce hanap ; vous voyez 
qu'il est vide. — C'est la vérité, » répond Eudes. 
Alors Huon fait le signe de la croix sur la coupe, 
qui se remplit jusqu'au bord, et il la présente au 
duc. Mais à peine celui-ci y a-t-il porté la main 
que le vin disparaît. « C'est un enchantement, 
s'écrie Eudes. — Non, dit Huon, c'est Fefifet de 
votre méchanceté. Nul ne saurait boire à cette 
coupe s'il est coupable de péché mortel. — Vas- 
sal, tu es fou de m'insulter ainsi en ma cité. Par 
Mahomet, je te ferai mettre à mort. Mais dis-moi 
d'où tu es. — Sire, de Bordeaux. — De Bordeaux! 
Qui est ton père ? — Mon père était le duc Séguin, 
sire ; Dieu lui fasse gr&ce, car il est mort il y a 
plus de sept ans. — Fils de mon frère, s'écrie 
Eudes, sois le bienvenu I Pourquoi t'es-tu logé 
ailleurs qu'en mon palais?... Beau neveu, pour- 
quoi vas-tu par delà la mer Rouge? — Charle- 
magne m'envoie porter un message au roi Gau- 
disse ; il m'a dépouillé de mon ôef parce que j 'ai 
tué son fils Chariot, et il ne me le rendra que si je 
réussis à m'acquitter de mon message. — Moi 
aussi, beau neveu, je fus banni de France ; alors, 


UI rJSJTE 


11« ont déjft réiud à abattre mm tour (p. 07). 

je reniai la foi chrétienne. Je me suis établi ici, je 
m'y suis marié et ma femme m'a apporté en dot de 
grandes richesses... Voici maintenant ce que tu 
Tas faire. Toi et tes compagnons, vous passerez la 
nuit dans mon palais ; demain, dès que le soleil sera 
levé, je vous ferai accompagner par mes barons, 


car vous aurez de rudes épreuves à traverser. *— 
Sire; j'irai chez vous, puisque vous le voulet 
ainsi. — Vous vous en repentirez, » marmotte 
Jérôme entre ses dents. 

Huon fait donc porter son bagage chez son on^ 
cle ; il prend son hanap, mais il oublie de rede*» 
mander Tolifant à son hôte. Le lendemain, quand 
Huon se dispose à partir, Eudes le retient et le fait 
manger à sa table. Or, la veille déjà, le mauvais 
duc avait imaginé une trahison. Prenant donc à 
part Geoffroy, l'un de ses chevaliers qu'il avait 
amené de France et qu'il avait contraint à renier 
Dieu, il lui dit : « Geoffroy, faites armer une cen* 
taine de mes Sarrasins, et que mon neveu et ses 
compagnons soient mis à mort pendant que nous 
serons à table. — Bien, sire, » répond Geoffroy i 
mais il s'en va tout triste. Il se rappelle que le duc 
Séguin lui sauva la vie naguère ; il ne peut se ré- 
soudre à tuer Huon. Il court à la prison où sont 
renfermés les cent quarante chrétiens français : 
« Seigneurs, leur dit-il, si vous avez du cœur, vous 
serez délivrés aujourd'hui même. » Les Français 
sont prêts à tout, pourvu que leur captivité prenne 
fin. Geoffroy leur conte la trahison du duc, puis il 
leur donne des armes et les conduit au palais. Alors, 
au lieu de frapper Huon et ses compagnons, ils se 
jettent sur les Sarrasins et en égorgent un grand 
nombre ; Huon et ses amis leur viennent en aide. 
Au cri de « Montjoie ! » les Français emportent tout 


67 Ut rrsîTE 

devant eux, et bientôt, mâltreâ du châteciti, ils en 
font fermer les portes et remonter le pont-levis. 

Mais Eudes a sauté par là fenêtre et s'est caché 
dans le fossé. Il parvient à s'échapper et va conter 
dans la ville ce qu^il est advenu de sa garnison. 
Aussitôt, quatre cents Sarrasins s'assemblent ; 
ils amènent leurs engins de guerre pour assiéger le 
château. Ils ont déjà réussi à en abattre une tour, 
lorsque le prévôt Hondré vient dire à son seigneur 
que c'est folie de démolir ainsi son palais ; il l'en- 
gage à promettre aux Français la vie sauve, à con- 
dition qu'ils lui rendent le château et quittent la 
ville. Le mauvais duc feint d'accepter ce conseil 
et il charge Hondré lui-même d'aller parlementer 
avec les assiégés. 

Or Huon, depuis qu'il avait vu s'écrouler une 
tour, était fort en peine. « Dieu ! dit-il, nous allons 
périr ici. Impossible de défendre des murailles 
aussi faibles* — Huon, dit Jérôme, pourquoi ne 
comez-vous pas? — Il y a longtemps que je l'eusse 
fait, bel ami, si j*avais mon cor, mais hélas ! je l'ai 
oublié à l'hôtel de Hondré. » A cet instant, une voix 
forte retentit du fossé. « Hé ! sire Huon, laissez-moi 
vous parler. — Dieu ! qui est-ce ? dit le bachelier, se 
montrant sur la muraille. — C'est moi, sire, le pré- 
vôt Hondré. — Quel est votre message, mon hôteî 
— Sire, voici ! Le duc vous mande que si vous quittez 
le palais vous aurez la vie sauve. Mais ne le croyez 
point 1 A peine serez^vous sortis qu'il vous fer& 


HUO?i DE B01{DEAVX 68 

tous mettre à mort, car c'est un traître. Tenez bop, 
sire I — Hondré, bel hôte, nous sommes morts, à 
moins que vous ne nous secouriez. Mon petit olifant 
est resté dans votre coffre ; si je Tavais ici, cent 
mille guerriers occuperaient la ville sur l'heure et 
nous délivreraient.— Sire, vous l'aurez sans retard. » 

Hondré court à son hôtel, prend le cor caché 
dans Faumônière et le remet au sergent chrétien, 
en qui il a confiance. Celui-ci parvient à le lancer 
par-dessus la muraille. Huon s'en empare et corne 
avec une telle violence que le sang lui jaillit de la 
bouche. A l'instant même, assiégeants et assiégés 
se mettent à chanter et à danser. Et soudain les 
rues sont remplies d'hommes armés. Ils se jettent 
sur les Sarrasins, tandis qu'Obéron, montant au 
château, proclame du haut des murs que ceux des 
païens qui croiront au vrai Dieu auront la vie 
sauve. Beaucoup se convertissent, les autres sont 
massacrés. Huon tranche la tête au duc et l'ex- 
pose sur la muraille de la ville. 

« Huon, dit Obéron, je vous ai délivré, ami, et 
maintenant je m'en retourne à Monmur, mais je 
ne puis vous cacher que votre étourderie et votre 
imprudence seront cause d'une foule de malheurs.» 
A ces paroles, Huon s'épouvante : « Sire, dit-il, 
conseillez-moi, je suis prêt à faire toute votre 
volonté. — Elh bien! soit, dit Obéron ; je te défends 
d'aller à Dunostre. C'est un château fort que mon 
père, Jules César, fit élever au bord de la mer. A 


69 LA VISITE 

rentrée se trouvent deux hommes de cuivre, armés 
chacun d'un fléau de fer. Jour et nuit, été et hiver, 
ils ne cessent de battre ; même une légère alouette 
ne saurait pénétrer dans le palais sans tomber sous 
leurs coups. Le maître du château est en ce mo- 
ment un géant très méchant qu'on nomme l'Or- 
gueilleux; il m'a enlevé Dunostre, ainsi que le plus 
précieux trésor qui y fût renfermé : c'est un hau- 
bert plus blanc que la fleur des prés, aussi léger 
qu'un pain de farine blutée et cependant d'une 
force telle qu'aucune arme ne parvient à le trans- 
percer. Celui qui l'a revêtu peut tomber à l'eau 
sans se noyer et traverser le feu sans en être at- 
teint. D'ailleurs, à quoi bon te le décrire ? Je te 
défends de te rendre à Dunostre. — Sire, répond 
Huon, votre défense est vaine. Je suis venu de 
France pour chercher des avemtures, vous m'en 
fournissez une que je veux tenter. J'irai conquérir 
votre blanc haubert; s'il est tel que vous le dites, 
il me rendra des services. Au besoin je sonnerai 
du cor et vous viendrez à mon secours. — Non, par 
ma foi ! je ne viendrai point. Ne vous y fiez pas, 
beau frère, il se pourrait faire que vous corniez 
en vain. — C!omme il vous plaira, sire, mais je ne 
renoncerai point à mon entreprise. » Obéron prend 
congé de son ami et disparait, tandis que Huon 
rentre dans la ville. Il donne Monmur à son hôte et 
à Geoffroy, qu'il fait seigneurs de tout le pays, puis 
il reprend son voyage avec ses treize compagnoni. 


CHAPITRE VIIl 

Au château de l'Orgueitieux. 

B lendemain les chevaliers français 
arrivèrent au bord de la mer et virent 
se dresser sur le rivage les tours du 
château de Dunostre. Huon s'appro- 
cha seul et à pied de la porte, devant 
laquelle les guerriers de cuivre menaient grand 
bruit en frappant le sol de leurs fléaux. Il ne 
savait que faire, mais soudain, avisant un bassin 
d'or attaché à un pilier, il tira son épée, en frappa 
trois coups sur le bassin et réveilla tous les échos 
du palais. Aussitôt une fenêtre s'ouvrit et une 
jeune fîUe d'une grande beauté y parut; aux trois 
croix d'or qui brillaient sur l'écu de Huon, elle 
reconnut un chevalier de son pays, car elle-même 
était une captive venue de douce France. Cr«- 


L'OJieHEJIiEWX 


L« géant M met bot son sfant [p. 78). 

gnant que la colère du géant ne tombât sur l'au- 
dacieux Français, elle courut à la chambre de son 
maître, pour chercher à l'apaiser, mais elle le 
trouva profondément endormi. Alors elle descen- 
dit arrêter les batteurs de fléaux. Huon entra dans 
le ch&teau ; il voulut interroger la jeune fiile, mai» 


TtUOJSl DE BOJ{DEAVX 72 

elle s'enfuit et le laissa errer seul à travers de vastes 
pièces inhabitées. 

Il arrive enfin à la chambre où s'est réfugiée la 
jeune fille, et la trouve pleurant à chaudes larmes. 
« Damoiselle, lui dit-il, Dieu vous garde ! Savez- 
vous parler ma langue? Qu'avez-vous à mener tel 
deuil, douce amie ? — Sire, je pleure parce que 
j'ai grand'pitié de vous : si le maître de céans s'é- 
veille, vous êtes mort. — Vous parlez donc le 
français, s'écrie Huon. — Certes oui, sire, je suis 
Sibylle, du bourg de Saint-Omer ; mon père était le 
duc Guinemer. Il vint en pèlerinage au Saint- 
Sépulcre et m'emmena avec lui. Une tempête jeta 
notre navire sur cette côte où il se brisa ; le géant 
Orgueilleux tua mon père et tous ses hommes, 
puis il m'enferma dans ce château où je suis cap- 
tive depuis sept ans. Fuyez, sire, pendant qu'il en 
est temps encore. — Non, damoiselle ; avant de 
partir d'ici, je tuerai ce géant. — Allez donc lui 
couper la tête tandis qu'il dort. — Jamais je ne 
serai assez lâche, belle amie, pour tuer un homme 
dans son sommeil. » 

Huon se glisse dans la chambre où l'Orgueilleux 
repose sur un lit d'or et d'ivoire. Le géant est long 
de dix-sept pieds ; il a les bras énormes, les poings 
carrés, la tête monstrueuse et les yeux enfoncés : 
c'est un spectacle horrible. Quand Huon l'a longue- 
ment contemplé, il l'éveille : « Fils de sorcière, 
s'écrie-t-il à très haute voix, dormez- vous ?» Le 


73 VOJ{GUBTLLEUX 

géant se met sur son séant : « Vassal, dit-il, qui 
t'a fait entrer ici ? — Par ma foi ! répond Huon, 
puisque vous comprenez le français, je vous le 
dirai : ce sont mon audace et ma folie. — C'est la 
vérité, reprend le géant, car si j'étais armé je te 
trancherais la tête d'un seul coup, mais je suis 
nu, tandis que toi, tu es bien équipé. — Crois-tu, 
nigaud, que je sois assez lâche pour profiter de cet 
avantage ? Va t'armer au plus vite, et reviens te 
mesurer avec moi. — Bien parlé I » s'écrie l'Or- 
gueilleux, et il se retire. Il ne tarde pas à repa- 
raître, prêt pour la lutte. « Qui es-tu et où vas-tu 7 
demande-t-il. — J'ai nom Huon et je suis de Bor- 
deaux. L'empereur Charlemagne m'envoie porter 
un message à l'émir Gaudisse. Et toi, quelle est ta 
parenté ? — Je suis l'Orgueilleux, le puissant géant 
qui désole cette région. Naguère je fis prisonnier 
ce Gaudisse chez qui tu dois te rendre. Pour ra- 
cheter sa vie, il me donna le bon anneau d'or clair 
que tu vois à mon petit doigt, et il demeure mon 
vassal. Une autre fois, je vainquis Obéron, le 
petit roi de féerie, malgré ses enchantements. Je 
lui pris ce château et un précieux haubert que 
nul ne peut endosser s'il n'est pur de tout péché 
mortel. Je n'ai jamais cherché à le mettre, mais 
par Mahomet I puisque tu m'as permis de m'ar- 
mer, je t'octroierai de l'éprouver. » Ce disant, il 
court le chercher. 
Ayant prié Dieu avec ferveur^ Huon endosse le 


HUOJS VE BOnPEJmX 74 

blanc haubert qui s'cguste à sa taillei puis il saisit 
son épée et se dispose à la lutte. « Je pensais que 
tu ne pourrais point entrer dans ce haubert, s'écrie 
rOrgueilleux. Rends-le-moi et je te donnerai en 
échange l'anneau d'or que j'ai reçu de l'émir Gau- 
disse. Il ne te sera pas inutile pour t'acquitter de 
ton message, car il n'est point aisé pour un Fran- 
çais d'entrer dans la cité de Babylone. Elle a quatre 
enceintes, dont chacune est garnie d'un pont-levis 
défendu par deux portiers en armes. Au premier 
pont on te coupera un bras, tu perdras l'autre au 
deuxième, au troisième tu laisseras un de tes pieds 
et l'autre au quatrième. Grâce à mon anneau tu 
échapperas à tous ces dangers et tu pénétreras 
sans peine dans le palais de l'émir. Gaudisse n'o- 
sera te toucher s'il te prend pour mon messager. » 

Mais Huon ne veut point rendre le haubert en- 
chanté, il se promet de conquérir Tanneau. Le 
combat est long et dur; toutefois, au quinzième 
coup d'épée, Huon [tranche la tète au géant* Il lui 
plairait de l'exposer sur les murailles du château, 
mais elle est si lourde, qu'il peut à peine la sou- 
lever. Il annonce donc sa victoire d'une des fenê- 
tres du palais; ses chevaliers accourent et, lors- 
qu'ils voient le géant, ils sont émerveillés qu'un 
bachelier en ait pu venir à bout. 

Le lendemain, Huon se lève de grand matin : 
« Barons, dit-il à ses chevaliers, il faut maintenant 
que je vous quitte. Si au bout d'une quinzaine 


Il annonce sa victoire d'une des fenêtres du palais (p. 74). 


o»^'^ 


-V 


■ -.1 


15 I.'07{SKE7IXEMX 


QnoD Toit atu^ d'âne vago* une béte étnmgt. 

VOUS ne me voyez pas revenir, retournez en France 
et allez dire à Charlemagne comment je me suis 
comporté. — Huon, nous vous attendrons un an 
tout entier. — Dieu vous en sache gré, seigneurs, » 
dit Huon. Il cache en son cein le hanap d'Obéron, 
revêt son haubert fée, suspend le cor d'ivoire à son 
cou et passe l'anneau de l'Orgueilleux à son bras 
en guise de bracelet. Ainsi équipé, il prend congé 
de ses compagnons et s'éloigne d'eux à grands pas, 
Il s'arrête touttriste au bord de l'eau, car iln'ose se 
fier à son haubert miraculeux et se jeter à la nage. 
Soudain il voit surgir d'une vague une bote 
étrange, plus growe qu'un saumon- C'est un lutia, 


7fU0?i DE BOJiDBmiX 76 

qui sort de l'eau, se jette sur le sable, se secoue, se 
dépouille de sa peau et apparaît sous la forme d'un 
hpmnie : « Es-tu de Dieu ou du diable? lui demande 
Huon. Fils de Séguin, répond le lutin, sois sans 
crainte. Je te suis envoyé par mon seigneur 
Obéron. — Quel est ton nom, ami? — On m'ap- 
pelle Malabron. Obéron a voulu que je fusse trente 
ans lutin de mer. Je te ferai traverser la mer Rouge 
sans que tu te mouilles chausses, ni souliers. Je 
vais rentrer dans ma peau, monte sur ma croupe, 
tiens-toi bien, et surtout n'oublie point de te si- 
gner pour que Dieu nous conduise à bon port. » 
Malabron reprend la forme de lutin et se jette 
à la nage, Huon l'enfourche et ils partent. En peu 
d'instants le lutin dépose le bachelier sur l'autre 
rive. « Ami, dit-il, voici la ville où tu dois entrer ; 
souviens-toi qu'un mensonge te fercdt perdre l'a- 
mitié d'Obéron. » Sur ces mots, il plonge dans la 
mer et disparaît. 

Seigneurs qui écoutes mon histoire, vous voyez 
que déjà le soir tombe. Je suis las; voulez-vous que 
nous allions boire? Revenez demain après dîner, je 
vous conterai la fin des aventures de Huon et com- 
ment Obéron, le petit roi de féerie, vint à son se- 
cours. Mais n'oubliez point, je vous prie, d'ap- 
porter chacun une pièce d'argent. Il est peu consi- 
déré dans son pays, celui qui est avare et ne sait 
pas récompenser largement les courtois ménestrels, 


Deuxième journée. 



CHAPITRE IX 

La bette Esctarmonde. 

BiGNEURS,nous alloiis reprendre Iliis- 
toire de Huon, le vaillant chevalier... 
Resté seul sur le rivage, il se recom- 
mande à Dieu et se dirige vers Baby- 
lone où l'émir Gaudisse tient sa cour. 
Le bachelier arrive au premier pont : « Laisse- 
moi passer, crie-t-il au portier. — Volontiers, fait 
celui-ci, mais dis-moi d'abord dans quel pays tu 
naquis. Si tu es Français, tu perdras la main 
droite ; seuls les Sarrasins entrent ici comme ils 
veulent. » 

Alors Huon fit grande folie. Il oublia que, grâce 
à l'anneau de l'Orgueilleux, il eût aisément pu 
franchir le pont, malgré la mauvaise volonté du 
portier, et il lui mentit : « Je suis Sarrasin, dit-il... » 


m/OJV DE BOJ{DEAVX 78 

Or ces mots furent entendus d'Obéron, qui en 
éprouva un vif déplaisir. A peine le bachelier les 
eut-il prononcés qu'il se rappela la recommanda- 
tion de son ami et, tout triste, il fit le serment de 
ne plus dire désormais que la vérité. 

Arrivé au deuxième pont : «t Fils de sorcière, 
cria-t-il à très haute voix, ouvrez-moi vite la porte 
et abaissez votre pont, ou, par le Dieu qui se laissa 
mettre en croix, vous vous en repentirez. — Com- 
ment as-tu passé le premier pont ? » demanda le 
portier, surpris. Alors Huon prit Fanneau de 
l'Orgueilleux et le tint à bras tendu pour le faire 
voir au portier. Aussitôt le pont s'abaissa et la 
porte s'ouvrit. Le bachelier continua tristement 
sa route : « Hélas ! se disait-il, jamais je ne re verrai 
ma mère ni mon frère; Obéron m'abandonnera 
à mon sort, puisque j'ai menti. Et pourtant ce petit 
mensonge vaut-il qu'il y prenne garde ? » 

Grâce à son anneau il passa sans encombre le 
troisième et le quatrième pont ; il se trouva alors 
dans le jardin qui entourait le palais de l'émir, 
mais il était triste et tourmenté. « Dieu f se disait- 
il, si à cause de mon mensonge Obéron me refusait 
son aide, que deviendrais-je ? Obéron, Obéron, me 
délaisserez-vous ou me secourrez- vous ? Par ma 
foi ! je veux le savoir. » Alors, saisissant son cor 
d'ivoire, il en sonna de toutes ses forces. Du fond 
d'une forêt où il voyageait, Obéron l'entendît : 
« Voilà, dit-il, un lâche et un menteur qui corne. 


79 nscutiiMOT^n 

Qu'il continue jusqu'à en mourir, s'il le veut ; je ne 
bougerai point. . . » A bout de souffle, Huon cessa 
de sonner ; il avait compris que le roi de féerie ne 
viendrait pas. Mais le cor gardait encore le pouvoir 
de faire danser et chanter ceux qui l'écoutaient. 
L'émir était à table avec ses barons; soudain 
toute la compagnie ou!t le son clair et prolongé 
d'un cor de chasse. Sur-^le-champ ceux qui ser- 
vaient les mets -et les vins se mirent à danser, 
tandis que l'émir et ses barons chantaient à gorge 
déployée. Gaudisse aperçut par la fenêtre le son- 
neur de cor : « Barons, fit-il, celui qui corne là 
dehors est un enchanteur ; vous voye2 qu'il nous 
a tous ensorcelés, allez lui couper la tête. » 

Cependant Huon se désolait. Mds il songea tout 
à coup que si Obéron le délaissait. Dieu et la sainte 
Vierge ne l'abandonneraient point, et il reprît 
courage. « Par celui qui a fait le monde, dit-il, 
j'entrerai dans ce palais et, quoi qu'il arrive, je 
m'acquitterai de mon message. » Le heaume en 
tête et l'épée au poing, Huon se précipite dans la 
salle où Gaudisse vient de donner l'ordre de le dé- 
capiter, mais personne ne reconnaît en lui le joueur 
de cor. Il passe sans s'incliner devant l'image de 
Mahomet. 

« Cest un messager d'outre-mer, » murmurent les 
païens. Huon se souvient que Charlemagne lui a 
commandé de tuer le premier Sarrasin qu'il ver- 
rait à la cour de Babylonie. Il se jette sur le baron 


TfUOJSi DE BOJ{DEAVX 80 

qui est assis en face de Témir et, d'un seul coup 
d*épée, il lui tranche la tète si violemment qu'il 
la fait voler sur la table et que le sang rejaillit 
sur Gaudisse. « Seigneurs, s'écrie Témir furieux, 
prenez-moi ce traître; s'il nous échappe, nous 
sommes déshonorés. » 

De tous côtés les Sarrasins assaillent Huon; alors 
il prend l'amneau qu'il porte au bras et le jette sur 
la table en s'écriant : « Sire émir, voyez ce signe 
et ne me faites aucun mal. — Bco'ons, commande 
l'émir épouvanté, laissez cet homme I Celui qui lui 
fera la moindre blessure sera pendu. » A regret, les 
Sarrasins obéissent. Huon promène ses regards 
autour de lui : il voit la fille de Gaudisse, la belle 
Esclcuinonde, assise au haut bout de la table, et^ 
s'approchant d'elle, il lui donne trois baisers. La 
damoiselle en a grande joie, car elle pense que c'est 
pour sa beauté que ce chevalier jeune et noble l'a 
baisée : son cœur s'enflamme pour Huon. 

Un silence de stupeur pèse sur tous les barons. 
« Sire émir, dit Huon, écoutez-moi, et vous aussi, 
barons sarrasins. Je naquis en douce France, pays 
des cœurs vaillants et fiers, je suis l'homme lige (1) 
de Charlemagne et c'est par la volonté du puissant 
empereur que je suis ici. Il vous mande qu'il est 
fort courroucé contre vous, car dans tout l'Orient 
comme dans l'Occident il n'est aucun prince qui ne 

(1) Le yatsal. 


ESCLAHMONVE 


Huon Ml AMailli de toutea parts (p. 90). 

lui rende hommage, hormis vous, sire. Il vous or- 
donne de recevoir le baptême, pour votre punition, 
et de lui envoyer en guise de tribut mille éperviers 
mués, mille ours, mille lévriers bien dressés, mille 
hommes d'armes, mille bacheliers et mille captives 
jeunes et belles. De plus vous me donnerez, pour 
que je les lui porte, votre belle barbe blanche et 
quatre de vos grosses dents màchelières. —Ton sei- 
gneur est fou, s'écrie Gaudisse, je n'en fais pas plus 
de cas que d'un ail pelé ! Il m'a déjà dépêché quinze 
messagers : il n'en a pas revu un seul ; je les ai fait 
écorcher et saler, et tu subiras le même sort... Il 
est vrai que ton anneau te protège. Mais puisque tu 
es Français, quel dfable t'a remis cet anneau ? — 
Sire, avec l'aide de Dieu je vous dirai la vérité ; j'ai 
tué votre suzerain et je lui ai enlevé son anneau. » 


nUOT^ DE BOnpEMIX 82 

A ces motSi les Sarrasins fondent sur Huon. 
Le bachelier se défend vaillamment, il blesse ou 
tue un grand nombre de païens, mais à la fin son 
épée lui échappe, les Sarrasins le lient; ils lui 
enlèvent son olifant, son blanc haubert et son 
hemap, puis ils le traînent devant l'émir. Leur 
prisonnier a si fière mine que les Sarrasins mur- 
murent : « Voyez quel noble bachelier I Certes il y 
a de belles gens dans le royaume de France! » 

On allait pendre Huon lorsqu'un vieux conseiller 
de Gaudisse s'écria : « Sire émir, c'est aujourd'hui 
la fête de l'été, vous ne devez exterminer personne 
en ce jour de joie, ce serait contraire à nos lois. 
Jetez donc ce bachelier dans un cachot et qu'on 
Fy garde durant une année. L'an prochain, à pa- 
reil jour, vous le délivrerez et vous le mettrez aux 
prises, en champ clos, avec votre champion. S'il 
est vainqueur dans la joute, vous le laisserez aller; 
vaincu, vous le ferez pendre. — Si c'est là l'usage 
de mes ancêtres, répondit l'émir, je n'y veux point 
manquer. — C'est l'ancienne coutume, sire, » affir- 
mèrent les barons. 

Huon fut donc jeté en prison. Or Esclarmonde 
sentait toujours sur sa joue les trois baisers du 
chevalier français. Elle ne put dormir cette nuit-là 
à cause de l'amour qui lui poignaît le cœur. Elle 
se leva, descendit à la prison, trouva le geôlier qui 
dormait appuyé à un pilier, lui prit ses clefs et ou- 
vrit la porte du cachot. « Dieu I s'écrie le captif, 


escua{MOTn>E 


• N'ayei crainte, je sala Eadarmonde. • 

que me veut-on? — N'ayer crainte, Huon, beau 
frère, je suis Esclarmonde que vous avez embras- 
sée hier. Vos baisers m'ont rempli le cœur d'a- 
mour; si vous voulez m'épouser, je vous délivre- 
rai. — Dame, vous êtes Sarrasine, je ne puis vous 
aimer. Si vous avez reçu de moi trois baisers, c'est 


WWOJV DE BOJ{DEAVX 84 

que je Tavais promis à Charlemagne. — Ami, ne 
changerez-vous point de sentiment? — Non, certes. 
— Par ma foi ! vous le payerez cher. » Alors Es- 
clarmonde éveille le geôlier et lui ordonne de lais- 
ser jeûner son prisonnier pendant trois jours. 

Au quatrième jour Esclarmonde revient : « Vas- 
sal, dit-elle à Huon, avez- vous réfléchi? Promet- 
tez-moi de m'épouser et de m'emmener en votre 
terre, et tout mon temps se passera désormais à 
chercher votre délivrance. — Dame, j'accomplirai 
toute votre volonté. — Ami, vous en serez récom- 
pensé, car, pour Famour de vous, je me ferai chré- 
tienne; au reste il y a longtemps que j'y songe : les 
cruautés de mon père m'ont fait détester Maho- 
met. » Esclarmonde commande que l'on serve un 
bon repas au prisonnier, puis elle envoie le geôlier 
dire à l'émir que Huon vient de mourir de faim 
et de chagrin. « Puisqu'il est mort, dit Gaudisse, 
n'en parlons plus, et que Mahomet ait pitié de son 
âme ! » Dans son cachot, Huon est nourri comme 
un prince et Esclarmonde le visite souvent. 




CHAPITRE X 

Tfuon combat le géant Jfgrapart 

NZB mois s'étaient écoulés depuis que 
Huon était en prison, et ses treize 
compagnons, restés dans le château 
de rOrgueilleux, étaient fort en peine 
de leur ami. Un matin, ils aperçurent 
une très grande nef qui abordait au port voisin. 
« Barons, s'écria Jérôme, armons^nous et allons 
voir si cette nef nous apporte des nouvelles de 
Huon. » Le navire, chargé d'or et d'argent, était 
monté par trente païens. « Nous arrivons de La 
Mecque, dirent-ils en réponse aux questions de 
Jérôme, pour apporter à l'Orgueilleux le tribut 
que nous lui devons. — Il est mort, dit Jérôme, 
et vous irez le rejoindre... Compagnons, frappez I » 
A ces mots, les Français coururent sus aux païens, 


TfUOTi DE BOJ{VEJrUX 86 

ils les mirent à mort et jetèrent leurs cadavres dans 
la mer Rouge. « Amis, dit Jérôme, nous avons 
maintenant de l'or et de l'argent en abondance, 
passons la mer et mettons-nous à la recherche du 
vaillant bachelier Huon. — De grand cœur ! » ré- 
pondirent ses compagnons. 

Ils s'embarquèrent donc avec la belle Sibylle, 
emmenant leurs destriers et quelques sommiers, 
et munis de vivres pour plusieurs jours. Ils tra- 
versèrent la mer sans encombre et abordèrent non 
loin de Babylone. Chargeant d'or et d'argent leurs 
sommiers, ils prirent le chemin de la ville. « Ba- 
rons, dit Jérôme, nous irons droit au palais ; c'est 
moi qui parlerai et vous confirmerez tout ce que 
je dirai. ^ Les portiers prirent Jérôme pour un 
Sarrasin, tant il parlait bien leur langue ; ils lais« 
aèrent donc pénétrer nos Français dans la cité. 

Arrivé devant l'émir, Jérôme le salua en sar* 
rasinois. « Qui étes-vous, sire, et d'où venez- vous? 
demanda Gaudisse. — Je suis né à Monbranci 
sire; j'ai nom Tyacre et je suis fils d'Yvorin. — * 
Tu es le fils de mon frère I s'écria l'émir. Sois donc 
le bienvenu. Et comment se porte Yvorin? -— 
Fort bien, sire. Il vous mande par moi salut et 
amitié, et vous envoie ces douze Français qu'il a 
pris sur le chemin du Saint*Sépulcre. Vous les 
tiendrez en prison jusqu'à la fête de l'été, et ce 
jour-là ils pourront servir de cible à vos archers. 
Quant à la captive aue voici, vous la donnerez à 


LE GÉANT 


Un matin, ils aperçurent nne trfea grande nef (p. SS). 

votre fille et elle lui enseignera à bien parler fran- 
çais. — Volontiers, mon neveu. Tu seras désor- 
mais mon chambellan; je te confie la clef de ma 
grande prison, afin que tu y fasses enfermer ces 
Français que tu n'aimes guère, sans doute. Toute- 
fois prends garde de les laisser mourir de faim. 
C'est ce qu'il advint l'an dernier à un messager de 
Charlemagne. » 

A ces mots, JérAme entra dans une telle fureur 
qae tout le sang lui monta au visage. Il saisit un 
bâton qu'il vit ô ses pieds et il allait en frapper 
l'émir, . lorsqu'il comprit que ce serait folie ; il 
se domina et, tournant son bâton levé contre ses 
compagnons, il donna un coup à chacun d'eux, 
puis il les mena droit à la prison. Esclarmonde l'y 
suivit. « Tyacre, dit-elle, puisque nous sommai 
cousins, nous devons être amis. Je voudrais m'as- 
surer de votre loyauté et alors je vous confierai* 


rv^ 


jmOTi DE BOT{DEAVX 88 

un secret, — Dame, je ne vous trahirai point; par- 
lez 1 — Sire, vous trouverez en ce cachot un pri- 
sonnier français. J'ai fait croire à mon père qu'il 
était mort, mais je vous déclare qu'il se porte à 
merveille et que l'émir lui-même n'est pas mieux 
nourri que Huon. » Cette nouvelle remplit de joie 
le cœur de Jérôme, mais il se défiait d'Esclarmonde 
et ne lui répondit pas. 

Frappant toujours de son bâton les Français, 
Jérôme les pousse devant lui dans la prison et les 
enferme dans le cachot de Huon. « Dieu ! s'écrie le 
bachelier, quels diables sont entrés ici ? » Ses com- 
pagnons entendent bien que quelqu'un parle, mais 
l'obscurité est si profonde qu'ils ne voient per- 
sonne. Huon se dirige vers eux en tâtonnant : 
« Seigneurs, leur demande-t-il, de quel pays êtes- 
vous? — Sire, nous naquîmes en douce France. — 
Pour Dieu ! dites-moi en quelle terre. — A Bor- 
deaux, sire; nous sommes les hommes liges d'un 
jeune duc qui avait nom Huon; l'émir l'a fait 
mettre en prison et il y est mort. Nous étions ve- 
nus à Babylone pour obtenir des nouvelles de lui, 
mais l'un des nôtres nous a trahis. — Compagnons, 
s'écrie Huon plein de joie, venez m'embrasser ; je 
suis Huon à qui vous avez témoigné tant d'amour. » 

A l'ouïe de ces paroles, les Français mènent 
grande joie. « Sire, font-ils, êtes-vous en bonne 
santé? — Oui, grâce à Dieu. La fille de l'émrir s'est 
éprise de moi et elle me comble de bienfaits. Elle 


89 LE GÈXNT 

va venir bientôt me visiter; nous la prierons de 
nous donner de la lumière. — Sire, demandent-ils 
effrayés, avez-vous gardé la sainte foi chrétienne ? 

— Amis, répond Huon, doutez-vous de moi?... 
Mais où est Jérôme? — Ah ! sire, c'est lui qui nous 
a fait emprisonner. Parce qu'il sait parler le sar- 
rasinois, il a renié la chrétienté et fait croire à 
Gaudisse qu'il est son neveu ; on l'appelle Tyacre 
dans le palais. — La bonne ruse ! s'écrie Huon, et 
il jette un rire sonore. Ne comprenez-vous donc 
pas qu'il a fait tout cela pour nous délivrer? » 

Bientôt Jérôme entre dans le cachot, suivi d'Es- 
clarmonde qui apporte une lampe. Dès que Huon 
aperçoit le vieillard, il se jette à son cou et le baise 
tendrement. « Huon, dit Esclarmonde, ces hommes 
sont-ils vos compagnons dont vous m'avez parlé ? 

— Dame, oui; en vérité ce sont mes gens et vous 
pouvez vous fier hardiment à chacun d'eux... Ba- 
rons, vous devez respect et amitié à cette dame, 
car c'est grAce à elle que je ne manque de rien. »> 

Cependant la nouvelle de la mort de l'Orgueil- 
leux était parvenue aux oreilles de son frère Agra- 
part. Il fit armer dix mille de ses gens et s'en vint 
àBabylone demander justice à l'émir. Laissant ses 
barons et ses hommes d'armes sous les murs de 
Babylone, il pénétra seul et à pied dans la ville. Il 
passa sans difficulté les quatre ponts, car à sa vue 
les portiers s'évanouirent de peur. C'était un géant 
haut de dix-sept pieds; ses yeux rouges flam- 


nUOTi DE BOJ{DEJrUX 90 

boyaient comme des charbons ardents ; il y avait 
entf e ses sourcils la largeur d'une coudée. Son hau- 
bert avait quatorze pieds de long : trois hommes 
de taille ordinsdre s'y fussent trouvés à Taise. 

Agrapart entre droit au palais : nul ne l'ose ar- 
rêter. Il trouve l'émir à table avec ses barons et 
Jérôme. Les pas du géant font trembler le chàteaui 
sur les tables le vin se répand, chacun demeure 
muet de terreur. « Mahomet confonde Gaudisse, 
le félon traître I rugit Agrapart d'une voix de ton* 
nerre. -^ Vous avez tort, Agrapart, de me parler 
ainsi devant toute ma cour, répond Gaudisse, mais 
apprenez-moi ce que vous me voulez. — • Sire, voici : 
je sais que le meurtrier de mon frère l'Orgueilleux 
est venu en votre cité; vous eussiez dû le faire 
pendre^ vous vous êtes contenté de le mettre en 
prison. Traître I Brigand I Le vez-vous I Vous n'avez 
pas le droit de rester assis à la première place ; 
pensez-vous que je vous laisse votre rang d'émir 7 » 
Et le géant secoue le malheureux Gaudisse jus- 
qu'à lui faire tomber son bonnet de la tète. « Puis- 
que vous avez laissé vivre le meurtrier, continue 
Agrapart, vous vous êtes rendu complice de son 
crime ; et moi, qui suis héritier de toutes les terres 
de mon frère et votre nouveau suzerain, je vais 
vous livrer à la mort. Toutefois je veux que tout 
se passe selon la justice : faites armer vos hommes, 
armez*vous vous-même et nous combattrons, vous 
et moi, en champ clos, à la vue de nos deux armées; 


91 . LE GÊXNT 

ou choisissez un champion qui joute à votre place» 
-^Volontiers, dit Gaudisse... Barons, lequel d*entre 
vous est assez hardi pour lutter contre ce géant? 
Je lui donnerai pour femme ma fille Esclarmonde 
et il régnera sur la moitié de mon royaume. «> 

A cet appel, nul ne répond; tous redoutent trop 
le terrible Agrapart pour se mesurer avec lui. Le 
silence se prolonge, Témir se met à pleurer. Alors 
Esclarmonde s'avance : « Mon père, dit-elle, si 
je ne craignais de vous déplaire, je vous dirais 
toute ma pensée. — « Parlez sans crainte, ma fille. 
•— Sire, par Mahomet I je vous ai menti; le mes*- 
sager de Charlemagne n'est point mort, il est encore 
prisonnier dans votre cachot souterrain. Voulez- 
vous que j'aille le quérir? Promettez^lui sa liberté, 
pourvu qu'il consente à lutter contre ce géant; il 
le fera peut-être. —-Qu'on l'amène ici I s'écrie l'émir. 
S'il entreprend ce combat et s'il en sort victorieux, 
je lui accorderai mon pardon et mon amitié. » 

On tire donc Huon de sa prison et on le conduit 
devant l'émir. A la lumière du jour, le jeune captif 
parait gros et gras, mais il est pAle et ses chairs 
sont molles et flasques. « Vassal, dit l'émir, vous 
voyez le géant qui sort de cette salle ? Il m'a défié 
à une joute, mais aucun de mes barons n'est asses 
hardi pour relever le défi et lui offrir son gage. Si 
vous voulez me servir de champion et si vous 
pouvez me délivrer de ce guerrier, je vous laisse- 
rai rentrer dans votre pays, à moins que vous ne 


jmOT4 DE BOJ{VEAUX 92 

préfériez épouser ma fille et régner sur la moitié de 
mes terres. En outre, je délivrerai tous les Fran- 
çais que j'ai dans mes prisons. Je ferai charger un 
cheval du meilleur or que je puisse trouver, je l'en- 
verrai à l'empereur Charlemagne et je m'engagerai 
à lui payer tous les ans le même tribut. Je lui pro- 
mettrai de le secourir sur terre et sur mer, avec 
cent mille hommes armés, s'il me fait jamais man- 
der qu'il est en guerre et qu'il a besoin de moi. — 
Sire, je consens à combattre ce géant, à condition 
que vous me fassiez rendre mon hanap, mon blanc 
haubert et mon cor d'ivoire. — Vous les aurez sur 
l'heure, » dit l'émir. 

On les apporte et Huon est fort joyeux de les 
revoir. Il confie son hanap et son cor d'ivoire à 
Jérôme, mais il prend le haubert et se retire à 
l'écart pour l'endosser. Il confesse ses péchés à 
Dieu et bat sa coulpe, car il redoute la colère 
d'Obéron, qu'il a maudit souvent dans son cachot. 
« Dieu ! se dit-il, pourrai-je entrer dans ce haubert 
fée? Obéron, je suis mort si vous ne me secourez. » 
Il endosse sans peine le haubert : « Dieu soit loué ! 
s'écrie-t-il, je vois que je suis réconcilié avec le 
noble roi de féerie ; il est généreux de m'avoir 
pardonné. » 

L'émir donne à Huon sa meilleure épée et son 
destrier Baucent (1), le plus beau cheval du pays, 

(1) Les chevaux portaient souvent un nom de couleur : Baucent 
signifie pie. 


93 LE GtjmT 


Haon iperonne Bancent et sort de la ville. 

merveilleusement harnaché : son chanfrein (1) 
seul valait cent marcs d'or fin ; quand Huon met 
Baucent au galop, trente clochettes d'or font une 
musique plus douce que harpe et que viole. Le 
bachelier sort de la ville, tandis que Gaudisse et 
ses barons montent sur les murailles pour contem- 
pler la joute. Huon éperonne Baucent, le force à 


(1} Annnre qui protégeait la tète du chaval de ga«m. 


WI/07V DE BOJ{DEMVX 94 

tourner dix fois autour d'un pré et lui fait fairo 
mille tours de force. « Quel bel homme ! s'écrie 
l'émir. Qu'il a fière mine ! Certes, c'eût été dom- 
mage de le mettre à mort. » Mille Sarrasins en 
armes gardent la lice, afin de rendre toute tra- 
hison impossible. Le géant y attend déjà son 
adversaire ; Huon va le rejoindre et, arrivant au 
galop devant Agrapart, il le défie : « Vassal, 
répond le géant, d'où es<-tu ? Es-tu l'homme lige de 
Vémir Gaudisse ? — Non, s'écrie Huon, que Dieu 
le confonde ! Je suis Français, mais c'est moi qui 
ai tué ton frère l'Orgueilleux en combat singulier. 
— Par Mahomet 1 j 'en ai regret, car tu es d'une 
vaillante nation. Renie ton Dieu pour embrasser 
ma foi, viens avec moi en Orient, et je te donne- 
rai pour domaine la marche d'Occident et pour 
femme ma sœur, qui est plus grande que moi, 
noire comme l'encre, et qui a des dents longues 
d'un pied. — Donne-la à tous les diables, s'écrie 
Huon, je ne suis point venu ici pour prendre 
femme. En garde! je te défie, au nom du Dieu 
tout-puissant. **- Et moi, je te défie, au nom de 
Mahomet mon seigneur. » 

Les combattants s'éloignent pour prendre du 
champ, puis se précipitent l'un sur l'autre au 
grand galop de leurs chevaux. Le choc des lances 
sur les boucliers est si violent que les chevaliers 
tombent tous deux à terre. Ils se relèvent et tirent 
leur épéa. Huon frappe Agrapart à la tète, tra- 


95 LE GÉAJ^T 

verse son heaume dont Tacier ne valait rien et lui 
tranche l'oreille droite. « Par Mahomet ! ce coup 
est bien asséné ! s'écrie le géant. Si tu me frappes 
encore, tu me tueras ; j'aime mieux payer une 
forte somme et m'avouer vaincu. Je me rends à 
toi, ne me fais plus de mal. » Quand Jérôme voit 
que Huon est vainqueur, il s'approche de l'émir 
et lui dit : « Sire, l'autre jour, lorsque je suis 
arrivé en votre palais, je vous ai fait croire que 
j'étais votre neveu. C5e n'était pas vrai. Je suis 
Français et l'homme lige de Huon ; je ne savais 
comment parvenir jusqu'à lui ; voilà pourquoi j'ai 
usé d'une ruse. Tous les Français qui m'accompa- 
gnaient sont aussi ses vassaux. — On dit avec rai- 
son, répond Gaudisse, que nul ne se peut garder 
des Français. » A cet instant, survient Huon qui 
amène son prisonnier : « Sire émir, dit-il, je vous 
donne ce Sarrasin^ faites-en ce que vous jugerez 
bon. » Agrapart se jette aux pieds de Gaudisse et 
lui rend hommage ; dorénavant, il sera le vassal 
de l'émir et lui livrera tous les ans un riche tribut. 



CHAPITRE XI 

Le naufrage. 

u festin qu'il donna pour célébrer la 
victoire de Huoo, l'émir le fit asseoir 
à ses eûtes et lui témoigna le plus 
grand respect et la plus vive recon- 
naissance. « Huon, lui dit-il à la fin 
du repas, veux-tu t'en aller en France, ou demeu- 
rer avec moi ? — Laissons cela pour le moment, 
sire... Jérôme, apportez-moi mon hanap... Vous 
voyez cette coupe, sire. N'est-elle point vide? — 
Oui, certes. » Alors Huon fit sur la coupe le signe 
de la croix et aussitôt elle se trouva pleine jus- 
qu'au bord. II la tendit à l'émir : « Buvez, sire, » 
dit-il. Mais à peine celui-ci l'eut-il prise, qu'elle 
était vide de nouveau. « C'est un enchantement I 
s'écria Gaudisae. — Non, sire, mais nul ne peut 


97 LE J^AUFTiAGE 

boire à cette coupe, s'il n'est pur de tout péché 
mortel. Sire émir, vous mi'avez témoigné de la 
bonté, et je prends votre âme en pitié. Croyez en 
Dieu ! Laissez là Mahomet, qui ne sait ni ne peut 
rien ! Sinon, vous verrez entrer soudstin dans votre 
cité des hommes armés, en telle foule qu'ils la 
rempliront toute et la prendront. — Ecoutez ce 
démon, s'écria l'émir. Je l'ai tenu un an dans ma 
prison, et à peine sorti il se vante de me faire 
tuer ! Par Mahomet ! je voudrais bien les voir, 
tous ces guerriers qui le vont secourir ! — Vous 
ne voulez point réfléchir encore à votre réponse, 
sire ? — Non, répliqua l'émir. — Par ma foi ! vous 
vous en repentirez ! » 

Huon prit son cor dlvoire ; il en sonna longue- 
ment et tous les convives de l'émir se mirent à 
danser et à chanter. Dans la forêt lointaine où il 
errait, Obéron entendit le son du cor. « Dieu ! 
s'écria-t-il, voilà mon ami qui corne. Je lui ai fait 
endurer de grandes peines, parce qu'il avait menti ; 
je lui pardonne aujourd'hui, car c'est un homme 
noble et vaillant, bien qu'il ait le cœur un peu 
trop léger... Je me souhaite, avec cent mille hom- 
mes armés, où le cor vient de sonner ! » 

A l'instant, le petit roi de féerie se trouve à Ba- 
bylone avec sa nombreuse armée et il marche sur 
le palais. Laissant ses hommes à la porte, il pénè- 
tre seul dans la grande salle. A sa vue, Huon 
court se jeter à son cou : « Soyez le bienvenu, 

■UOlf SB BOBDBàUX. ^ 


nUOTi DE BOnPEAllX 98 

•ire, s'écrie-t-ily je vous rends grâces d'être ac* 
couru à mou aide. » Obéron lie de chaînes magi-^ 
ques Témir et ses barons, et les livre à Huon pour 
qu'il en fasse ce qu'il lui plaira. Pendant ce temps, 
ses sergents criaient dans toute la ville un ban (1) 
qui promettait la liberté à ceux qui se feraient 
chrétiens, et menaçait de mort les autres. Plus de 
deux mille Sarrasins reçurent le baptême, mais 
un grand nombre furent tués ou faits prisonniers, 
« Sire, demande Huon à l'émir, avez-vous réflé- 
chi ? Croyez en Dieu ; sinon, préparez- vous à mou«» 
rir. — J'aime mieux me leûsser tuer, répond l'émir, 
que de renier Mahomet. — Pourquoi tarder, 
Huon? s'écrie Obéron; prends la tête de ce mé« 
créant et tu pourras t'acquitter envers Charle- 
magne. » D'un coup, Huon abat la tête de 6au- 
disse, puis on lui coupe la barbe et on lui arrache 
quatre grosses dents màchelières. « Garde bien ces 
dépouilles, dit Obéron, ta vie en dépend. — S'il 
vous agrée, sire, mettez-les vous-même en lieu sûr, 
afin que je ne les puisse perdre. — Je les souhaite, 
dit Obéron, dans le flanc de Jérôme. Je veux 
qu'elles soient cachées au-»dessus de sa hanche, 
mais de façon à ne lui faire aucun mal. » Et par 
magie, il en fut ainsi. 

Après ces événements, Obéron voulut retourner 
à Monmur. « Huon, dit^l, beau doux ami, il vous 


(1) Une proclamation. 


99 LE TJAUriiAGE 

faut rentrer en France ; vous emmènerez Esclar* 
monde votre fiancée, mais souvenez-vous qu'au- 
cun protecteur ne raccompagne. Je vous enjoins 
donc de la traiter avec le plus grand respect et de 
ne point lui donner de baiser jusqu'à ce que vous 
soyez arrivés à Rome et que Fapostole vous ait 
mariés. Si vous me désobéissez, de terribles 
malheurs fondront sur vous. — Je m'en garderai 
bien, sire I » répondit Huon. 

Alors les deux amis prirent congé l'un de l'autre 
et Huon fit appareiller une nef sur laquelle il s'em- 
barqua avec ses compagnons et Esclarmonde. 
Mais auparavant, il avait marié la belle Sibylle 
à l'un des plus grands seigneurs de Babylonie 
et les avait établis suzerains de ce pays, qui dé- 
sormais fut chrétien. Huon et ses compagnons 
prirent la mer. Pour commencer tout alla bien, 
les flots étaient calmes, les vivres abondants, les 
passagers joyeux. « Certes, Dieu m'a fait prospé- 
rer, se dit Huon; je possède un hanap qui vaut 
une riche cité et un haubert qui me donne tou- 
jours la victoire; mon cor d'ivoire me procure 
autant d'hommes d'armes que j 'en veux et j 'aurai 
pour femme la belle Esclarmonde, fille de l'émir 
de Babylonie, qui m'aime tant, que pour moi elle 
a renié sa foi païenne et ha! son père. » Gonflé 
d'orgueil, Huon oublia sa promesse à Obéron. 
Malgré la résistance d'Ësclarmonde, il s'amusa à 
l'embrMser et à la lutiner. En vain , Jérôme lui 


imOl^ VE BOT{DEAVX 100 

fit des remontrances; en vain, la jeune fille elle- 
même se désola. 

Mais, de son château de Monmur, Obéron avait 
vu ce qui se passait sur la nef de Huon et, sou- 
dain, un effroyable coup de vent^coucha le navire 
sur le flanc. La tempête augmenta d'heure en 
heure, les vagues s'enflèrent. « Seigneurs, dit 
Jérôme à ses compagnons, plaçons des vivres dans 
la petite nacelle et réfugions-nous-y ; si le navire 
coule, nous pourrons peut-être encore nous sau- 
ver. » Ainsi fut fait ; seul, Huon refusa d'obéir à 
Jérôme, et Esclarmonde ne voulut point l'aban- 
donner. Tout à coup, la nef donna sur un écueil 
et se brisa ; la petite nacelle surnagea et emporta 
les barons français à la dérive, à plus de cent 
lieues de là. Huon et Esclarmonde se crampon- 
nèrent à une planche ; après avoir été longtemps 
battus des vagues, ils furent jetés sur une île 
déserte. 

Des marins sarrasins abordèrent dans l'île pour 
y chercher de l'eau douce. Ils reconnurent Es- 
clarmonde et l'emmenèrent, pour la livrer à son 
oncle Yvorin; quant à Huon, ils le laissèrent 
seul, tout nu, les poings liés et les yeux bandés. 
A peine les marins s'étaient-ils rembarques, que la 
tempête recommença et leur navire, au lieu 
d'aborder à Monbranc, la cité d'Yvorin, échoua 
sur la côte d'Aufalerne. Le roi Galafre, seigneur 
d'Aufalerne, descendit au port. « Quels trésors 


LE TiXUrHAGE 


lA petite nacelle surnagea (p. 100). 

avez-vous dans votre aef ? demanda-t-il aux ma- 
rins. — Sire, de ta soie et de l'hermine ; nous vous 
en donnerons volontiers. — Quelle est cette dame 
que je vois pleurer à bord ? — C'est une esclave, 
sire, que nous achetâmes outre-mer. — Ils men- 
tent, sire, s'écria la dame. Ayez pitié de moi ! Je 
suis la fille de l'émir Gaudisse ; mon père a été tué 
par un Français. Ces hommes veulent me conduire 
à Monbranc, & mon oncle Yvorin, qui me hait et 
me fera mourir, je le sais. » Plein de pitié pour la 
dame si belle, Galafre fit tuer les marins, sauf un 
seul qui s'échappa, et il délivra ainsi Esclarmonde 
qu'il garda près de lui dans le dessein de l'épou- 
ser plus tard. Le marin sauvé se h&ta d'aller à 
Monbranc, ville qui n'était point éloignée d'Aufa- 
leme. Il raconta à Yvorin tout ce qui s'était passé. 


HUOTi DE ^OHjmAllX 102 

Uémîr de Monbranc jura de venger son frère et 
de faire périr sa nièce renégate. Il envoya des 
messagers à Galafre, qui était son homme lige, 
pour le sommer de lui rendre Esclarmonde, mais 
Galafre s'y refusa. 

Cependant, Huon pleurait et se désolait dans 
son lie déserte. Obéron Tentendit à Monmur et 
les larmes ruisselèrent de ses beaux yeux. 
« Qu'avez-vous, gentil sire? demandèrent ses hom- 
mes. — Il me souvient de Huon, seigneurs, de 
mon ami à qui j'ai donné toute mon afiFection. Il 
m'a désobéi de nouveau et j'ai dû l'en punir. Il a 
perdu mon cor d'ivoire, mon haubert et mon 
hanap. Maintenant, les poings liés et les yeux 
bandés, il se trouve sur une tle de la mer. Dieu le 
confonde, puisqu'il a manqué à sa promesse I — 
Sire Obéron, dit Gloriant, Dieu ne pardonna-t-il 
point à notre père Adam lorsque celui-ci lui déso- 
béit? Et vous ne pourriez pardonner à HuonI — 
Sire, dit à son tour Malebron, en se jetant aux 
pieds d'Obéron, délivrez Huon, je vous en prie. 

— Non, dit Obéron. — Sire, reprit Malebron, 
permettez-moi d'aller à son secours. — Je te le 
permets, répondit Obéron, mais à une condition, 
c'est que tu me rapportes mon hanap, mon hau- 
bert et mon cor d'ivoire, et que tu restes lutin de 
mer plusieurs années au delà du terme que je 
t'avais fixé. — Sire Obéron, où trouverai-je Huon? 

— Dans rtle de Moïse, où il gft captif et dolent. 


Malabron trouve Huon, les yeux bandés (p. ' 


■• 10 



103 LE TiJUmiAGE 

— Sîre, je vous recommande à Dieu. Si je ne 
réussis point à sauver Huon, vous ne me rêver* 
rez jamais. » 

Malebron arrive bientôt à Ttle de Moïse, où il 
trouve Huon, les poings liés et les yeux bandés, 
qui se désole et maudit Obéron, cause de ses nou- 
veaux malheurs. Le lutin le salue courtoisement. 
c< Dieu 1 s'écrie Huon, qui me parle ? — C'est un 
homme qui t'aime autant que la mère son enfant. 
Je suis Malebron, le lutin de mer, qui te fit passer 
naguère la mer Rouge, quand tu te rendais à Ba- 
bylone. — Au nom de Dieu ! frère, débande-moi 
les yeux et délie-moi les mains. » Le lutin délivre 
Huon et lui apprend à quel prix il a pu lui venir 
en aide. « Maudit soit Obéron ! s'écrie Huon. — 
Prends garde, dit Malebron, le petit roi t'entend. 

— Peu me chaut ! répond Huon. Il m'a fcdt trop de 
mal pour que je me soucie de lui. Mais toi, frère, 
vas-tu xne laisser ici, ou m'emporteras-tu ? — Je 
te déposerai de l'autre côté de la mer, mais je ne 
puis rien de plus, je ne puis même te donner des 
vêtements. » Le lutin se jette à l'eau, Huon s'as- 
soit sur sa croupe, les jambes croisées, aussi nu 
qu'au jour de sa naissance, et ils traversent ainsi 
la mer. Malebron abandonne son fardeau sur le 
rivage. « Huon, dit-il, que Dieu soit avec toi ! Il 
faut que je te quitte pour me mettre à la recher- 
che du haubert, du hanap et du cor (}ue tu as 
perdus, n 


CHAPITRE XII 

La partie d'échecs. 

uoN s'en va errant à l'aventnre. , 
M Hélas! soupire-t-il, que vais-je de- 
venir? Sainte Marie, ayez pitié de 
moi I Si j'avais des vêtements pour me 
couvrir, je serais moins malheureux. 
Obéron m'a fait bien du mal, mais puisqu'il me 
met dans une telle misère, je ne lui obéirai plus. 
Dorénavant, je mentirai toutes les fois que j'en 
aurai envie. » 

Levant les yeux, Huon voit sous un arbre un 
vieux ménestrel h grande barbe blanche, qui 
se repose, sa harpe et sa vielle (1) posées à terre 
à côté de lui. Lie vieillard a étendu sur le gazon 

(1) Au moyen âge, instrument semblable au violon çt dont on 
jouait avec un archet. 


LES ÉCHECS 


Haon voit lous un erbre ua vieux mËneatrel (p. 104). 

une nappe et mis dessus quatre pains de fine 
farine blutée et une bouteille de vin. Quand le 
ménestrel aperçoit Huon tout nu, il a peur et 
s'écrie : « Homme sauvage, ne me fais pas de mal ! 
— Par ma foi ! répond Huon, je suis sauvage, en 
effet; toutefois, je ne vous toucherai point, mais 


miOJSl DE BOHPEMIX 106 

je vous prie de me donner de votre pain* — J'ai 
pitié de toi, dit le jongleur (1) ; va chercher dans 
ma malle une chemise, des braies, un pelisson 
d'hermine, un manteau d'écarlate, et couvre-t'en ; 
puis viens t'asseoir à mes côtés, bois et mange, et 
tiens compagnie à l'homme le plus affligé qui se 
puisse voir. — Vous ne sauriez l'être plus que moi, 
vieillard, et pourtant je m'estimerai heureux 
lorsque j'aurai mangé à ma faim. Dieu vous rende 
le bien que vous me faites I » 

Revêtu des habits de son nouvel ami, Huon 
s'assoit auprès de lui sur l'herbe fleurie. Le jon- 
gleur le regarde manger. « Ami, lui dit-il, de quel 
pays es-tu? — Mentirai-je ou dirai-je la vérité? se 
demande Huon... Obéron, puisque tu m'as aban- 
donné, je mentirai, car c'est plus prudent... Sire, 
dit-il alors en se tournant vers le jongleur, m'avez- 
vous parlé? Je m'étais oublié. — Je te demandais, 
ami, en quel pays tu es né. — Sire, je suis d'Afri- 
que ; je m'étais embarqué avec des marchands^ 
mais une grande tempête a coulé notre navire; 
mes compagnons se sont noyés, moi seul je me 
suis sauvé avec l'aide de Mahomet. Et vous, sire, 
qui êtes-vous et d'où vous vient votre affliction î 
— Frère, on m'appelle Instrument et les païens ne 
connaissent pas de meilleur jongleur que moi : je 


(1) Les jongleurs parcouraient le pays, récitant ou chantant des 
poèmes ou des contes en s'accompagnant d'instruments, et souTent 
f xëcutant iiii99i de» tour* d'admte. 


107 LES termes 

sais harper, Tieller, timbrer (1) et danser. J'avais 
un seigneur qui était très bon pour moi : c'était 
Gaudisse, le courtois émir dont tu as sans doute 
entendu parler ; il fut tué il y a quelques jours par 
un jeune Français nommé Huon. Que Mahomet le 
confonde ! » A ces mots, Huon baisse la tète. 
« Comment t'appelles-tu ? continue le jongleur. — 
Sire, j'ai nom Garinet. — Eh bien I Geurinet, prends 
courage ; te voilà bien vêtu, tu es jeune et beau, 
tu peux encore être heureux; mais moi, je suis 
vieux et j'ai perdu mon bon maître. Je me rends 
à Monbranc, chez Yvorin son frère ; si tu voulais 
rester avec moi et porter mon bagage qui n'est 
point lourd, je partagerais avec toi mon gain. Tu 
ne resterais pas longtemps pauvre, car — je te le 
dis sans mentir — il n'est bourg ni cité où l'on ne 
me donne telle quantité de riches manteaux que 
tu aurais peine à les emporter. Veux-tu me servir ? 
— Volontiers, par ma foi 1 » répond Huon. Il prend 
la petite malle du jongleur et la charge sur soa 
dos, ainsi que la harpe et la vielle, et tous deux 
s'acheminent vers Monbranc. 

Mais bientôt Huon se met à pleurer, a Je n'ai 
plus, se dit-il, mon blanc haubert, mon cor d'ivoire, 
ni mon hanap doré. J'ai perdu Esclarmonde mon 
amie, mes treize compagnons et toutes les riches* 
ses que j'avais emportées de Babylone, et me voici 


(1) Jouer d'une sorte de tambour de basque, 


TTUOTi DE B0J{VEMIX 108 

au service d'un pauvre ménestrel I — Garinet, frère, 
lui dit le vieux jongleur, pourquoi te désoles-tu? Si 
tu es pauvre aujourd'hui, demain tu seras riche. 
Crois-moi, laisse là tes lamentations. — A votre gré, 
maître, » répond Huon. Ils arrivent à Monbranc et 
trouvent la ville pleine de chevaliers armés et de 
sergents, car Yvorin vient de déclarer la guerre à son 
vassal Galafre qui ne veut point lui rendre sa nièce. 

Le ménestrel et Huon se rendent droit au 
palais, et se présentent devant Yvorin. « Sire, dit 
Instrument, Mahomet vous sauve et vous garde ! 
Je viens vous conter de dures nouvelles : votre 
frère a été mis à mort par un Français. — Je le 
sais, répond Yvorin ; néanmoins je suis pïus 
courroucé encore contre Galafre que contre ce 
Français. Galafre est mon vassal, je Fai sommé de 
me rendre ma nièce qui a conspiré contre son père, 
et il me la refuse. Mais, par Mahomet I lorsque je 
le tiendrai, je le ferai pendre, et traîner ensuite par 
les rues de ma ville I Quant à ma nièce, elle sera 
brûlée vive. » A l'ouïe de ces menaces, Huon se 
jure qu'il trouvera moyen de sauver Esclar- 
monde, dût-il y perdre dix fois la vie. 

« Ami, dit Yvorin au jongleur, prends ta vielle 
et joue, pour me faire oublier ma douleur. » Ins- 
trument tire de sa vielle, puis de sa harpe, une 
musique si douce que, de toutes parts, les païens 
ravis jettent au jongleur leurs riches manteaux. 
Huon les ramasse* « Voilà un beau bachelier, dit 


LES ÈCTTECS 


Lm doux adTersairea «'anoient (p. IIOJ, 

Yvorin à ses barons, c'est grand dommage qu'il 
soit au service d'un ménestrel. — C'est un bon 
serviteur, dit le vieillard; il me porte mon bagage 
et me chïirge moi-même sur son dos quand il y a 
un gué à passer. — Oui, répond l'émir, il attend 
que tu aies amassé grand avoir, puis il te tuera 
pour s'en emparer... Appelle-le ici. » Huon s'a- 
vance : « Vassal, lui dit Yvorin, c'est une grande 
honte pour un homme jeune et fort comme toi 
d'être au service d'un jongleur. Certes, c'est par 
fainéantise que tu le sers. Tu serais mieux fait 
pour garder un château. Tu ne sais donc aucun 
métier? — Sire, au contraire j'en sais beaucoup, 
répond Huon, écoutez plutôt. — Ne te vante 
point à tort, dit l'émir, car je te mettrai à l'é- 
preuve. — Sire, je sais mettre un épervier en 
mue ; je sais chasser le cerf et le sanglier; je sais 


KWO;V DE BOTiVEAVX 410 

corner la prise et donner la curée aux chiens ; je 
sais servir à table ; je sais jouer aux échecs, nul 
ne m'y peut surpasser... — C'est au jeu d'échecs 
que je veux t'éprouver, s'écrie Yvorin. — Sire, 
laissez-moi achever, vous me soumettrez ensuite 
à toutes les épreuves qu'il vous plaira d'imaginer. 
Je sais encore endosser un haubert, porter l'écu et 
la lance, faire galoper un cheval ; je sais prendre 
part à une grande bataille et, quand il s'agit de 
donner de rudes coups, on trouverait maint che- 
valier qui ne me vaut point. — Voilà bien des 
métiers, répond l'émir, mais c'est aux échecs que 
je t'éprouverai. Ma fille y joue si bien que jamais 
je ne l'ai vue mater. Par Mahomet 1 tu vas faire 
une partie avec elle; si elle te fait mat, on te 
coupera la tête ; mais si c'est toi qui la mates, tu 
recevras sa main, avec de grandes richesses. — A 
votre volonté, sire; néanmoins je vous avertis que 
votre fille sera sûrement vaincue. » 

L'émir fait connaître à sa fille l'enjeu de la partie. 
c< Mon père est fou, se dit-elle. Jamais je ne serai 
cause que l'on mette à mort un aussi bel homme 
que ce jeune vaniteux; j'aime mieux me laisser 
mater par lui. D'ailleurs il ne me serait point dés- 
agréable de devenir sa femme ; c'est certainement 
un seigneur déguisé. » On dresse une table, on 
apporte un échiquier d'argent dont les pièces sont 
en or ; les deux adversaires s'assoient, l'émir et les 
barons les entourent pour suivre la partie. « Sire, 


lli LES ÉCHECS 

dit Huon à Yvorin, ce jeu aura pour moi de graves 
conséquences : nul ne doit s'en mêler; je vous prie 
donc de commander à vos barons de garder le 
silence. — Le premier qui donnera un conseil aura 
la tête coupée, » s'écrie l'émir. 

La partie s'engage, Huon perd bon nombre de 
pièces. Il pâlit, la damoiselle s'en aperçoit : « Vassal, 
dit-elle, à quoi pensez- vous? Vous voilà bien près 
d'être mat et d'avoir la tête coupée. — Dame, nous 
n'en sommes point encore là I réplique Huon. 
Quelle honte pour vous de devenir la femme du 
serviteur d'un pauvre jongleur I » L'assistance 
éclate de rire et la damoiselle admire le courage 
et la belle humeur du jeune homme. Elle admire 
aussi sa beauté ; elle le regarde tant qu'elle en est 
toute distraite. Elle oublie déjouer et commence 
à perdre. « Sire, dit Huon à Yvorin, vous voyez 
que si je continuais la partie, votre fille serait 
matée avant longtemps... » A ces mots, l'émir 
accable sa fille de reproches. « Sire, continue 
Huon, ne vous emportez point, notre marché peut 
se rompre. Que votre fille se retire dans sa cham- 
bre; pour moi, j'irai servir mon ménestrel. — Si 
vous y consentez, dit Yvorin, je vous donnerai 
cent marcs d'argent. — J'accepte, sire, » dit Huon, 
et la fille de l'émir s'en va toute triste. « Que 
Mahomet confonde ce bachelier! murmure-t-elle. 
Si j'eusse pu deviner qu'il me dédaignerait ainsi, 
par ma foi 1 je l'eusse maté. » 


CHAPITRE Xin 

Vite rencontre imprévue. 

E lendemain, au point dujour, Yvorin 
donna l'ordre à tous ses chevaliers de 
s'armer pour l'accompagner à Aufa- 
leme. Huon alla trouver l'émir : « Sire, 
lui dit-il, prétez-moi des armes et un 
cheval et laissez-moi vous suivre, vous verrez que 
je sais me battre. — Bien parlé! «s'écria Yvorin, et 
il remit à Huon une merveilleuse épée de fin acier. 
« Vous m'avez fait un don magnifique, sire, dit 
Huon, vous en serez récompensé. » L'émir appela 
son sénéchal : « Donne à ce bachelier, lui dit-il, le 
meilleur destrier qu'il y ait encore dans mon 
écurie. — Sire, répondit le Sarrasin, à quoi pensez- 
vous ? Il n'attend qu'une occasion pour s'enfuir ; 
si vous lui faites cadeau d'un bon cheval, il partira 


HWE JJEWCOATTJE 


Il tourne en traven le pauvre cheval édopé (p. 114). 

et VOUS ne reverrez ni épée, ni destrier. — Tu as 
raison, » dit l'émir. On amena donc à Huon une 
vieille haridelle au cou long et décharné, aux 
flancs si amaigris que l'on pouvait compter ses 
côtes ; de plus elle boitait d'un pied et elle était 
borgne. Huon avait beau jouer des éperons, la 
pauvre bête se traînait lamentablement. 

Les hommes de Monbranc arrivèrent sous les 
murs d'Aufaleme. « Galafre, s'écria Yvorin à très 
haute voix, je vous ferai pendre si vous ne me 
rendez ma nièce. » Mais Galafre refusa de nou- 
veau de livrer sa captive. « Oncle, lui dit son 
neveu Sorbrin, je vaism'armer et monter sur mon 
bon destrier, puis je sortirai de la ville et j'irai 
demander la bataille. Je proposerai à Yvorin de 
choisir pour champion le meilleur guerrier de son 


HUOJ^ DE BOJiDEJTUX 114 

armée. Moi, je serai le vôtre. Si mon adversaire a 
le dessus, vous rendrez Esclarmonde, mais si c'est 
moi, Yvorin devra laisser votre pays en paix. 
-— Tu as bien parlé, Sorbrin, » dit Galafre. 

Merveilleusement armé, et monté sur un des- 
trier magnifiquement harnaché, Sorbrin s'avance 
donc au-devant d'Yvorin et lui annonce les condi- 
tions du combat qu^l demande. Mais aucun cham- 
pion ne se présente pour Yvorin. Alors Huon 
sort lentement des rangs, au pas de sa misérable 
monture : « Sire, dit-il à Sorbrin, j'accepte votre 
défi. Allons jouter! — Ami, es-tu Sarrasin? — 
Non, que Dieu les confonde! je suis chrétien et 
chevalier de grande parenté, mais pauvre et misé- 
rable. — Ami, c'est ta mort que tu demandes ; du 
premier coup je t'aurai tué. — J'aime mieux être 
mis à mort que de m'en retourner à Monbranc sur 
ce mauvais roussin. » 

On mesure le champ et Sorbrin met son fringant 
coursier au galop ; Huon essaye en vain de faire 
courir sa haridelle. Alors il tourne en travers le 
pauvre cheval éclopé, prépare son écu et attend 
le choc. Sorbrin eorive avec un bruit pareil à la 
mer en fxirie, il transperce le bouclier de Huon, 
mais sa lance vole en éclats sans faire de mal à son 
adversaire, qui demeure ferme comme un roc sur 
sa vieille rosse, bien plantée sur ses quatre pieds. 
Huon jette sa lance au milieu du pré, tire son épée, 
en frappe Sorbrin et, d'un seul coup, lui fend le 


115 V?iE JiE?iCOJ^TJiE 

heaume et la tête jusqu'aux épaules. Sorbrin 
tombe de son cheval, Huon saisit Fanimal par le 
mors, saute en selle et fait au galop vingt fois le 
tour du pré ; puis il se rend au-devant d'Yvorin 
qui vient à sa rencontre pour le remercier. Mais 
Galafrene veut point tenir sa promesse ; il refuse 
de livrer Esclarmonde. 

Au soir, tandis qu' Yvorin rentrait à Monbranc, 
Huon chevauchait à sa droite. Arrivé au palais, 
Témir lui dit : « Ami, vous vous mettrez à table à 
mon côté, car aujourd'hui vous m'avez grandement 
honoré. Prenez dans mon trésor tout ce qui vous 
fera envie, argent, or, bijoux, fourrures précieuses, 
à votre gré. CJommandez à mes serviteurs et ils 
feront toute votre volonté. — Sire, merci, » répondit 
Huon. 

Après le souper, le vieux jongleur fit reten- 
tir sa harpe aux trente cordes, qui remplit la 
grande salle de sons harmonieux. De nouveau 
les païens, transportés d'admiration, lui jetèrent 
leurs manteaux précieux. « Hé 1 vassal, s'écria 
le vieillard en regardant Huon qui était assis à la 
droite de l'émir, tu ne viens pas ramasser ces 
manteaux ? Je te croyais pourtant à mon service 1 » 
Un grand éclat de rire accueillit ces paroles. Les 
Sarrasins ne prolongèrent pas la veillée ; de bonne 
heure ils allèrent se reposer. 

Au point du jour, Yvorin, ses barons et ses 
hommes d'armes sont debout ; ils s'arment et 


1fU0T4 DE BOTiDEAUX 116 

sellent leurs chevaux. Puis ils défilent sous les 
fenêtres du palais, d'où la fille de Témir et ses 
compagnes les regardent partir. « Quel beau bache- 
lier ! s'écrient les damoiselles à la vue de Huon. 
— Il n'est guère courtois ! dit la fille d' Yvorin avec 
un soupir ; pourquoi n'a-t-il pas voulu de moi ? » 

Aujourd'hui Huon, monté sur le fier destrier de 
Sorbrin, chevauche à côté de l'émir, en tête de 
l'armée. Arrivé sous les murs d'Aufalerne, il 
s'avance jusqu'au fossé et s'écrie à très haute 
voix : « Roi Galafre, venez me parler ! Hier j'ai 
mis à mort votre neveu, mais vous n'avez point 
rendu à Yvorin sa nièce, ainsi que cela était 
convenu. Venez donc jouter vous-même; si vous 
avez le dessus, votre seigneur vous laissera en 
paix, mais si c'est moi, vous me livrerez la jeune 
fille; sinon Yvorin vous fera pendre. — Vassal, 
répond Galafre du haut des murailles, je vous 
enverrai mon champion. » 

En efifet, les portes s'ouvrent et il en sort un 
chevalier, grand, l'air très fier, et monté sur un 
superbe coursier. La joute commence. Bientôt 
Huon est blessé à la tête : « Sainte Marie, gémit-il 
en tombant, secourez-moi ! Esclarmonde, et vous 
mon ami Jérôme, jamais je ne vous reverrai. » A 
ces mots, son adversaire jette son épée à terre 
d'un geste de désespoir. « Sarrasin, murmure 
Huon, à quoi pensez-vous? Allez-vous faire la 
paix? — Sire Huon, répond une voix connue» 


WJVE nEJVCOT^TJiE 


Hélasl c'est Anftitenie, la viUe de Golafre (p. 118). 

prenez mon épée et coupez-moi la tête, puisque 
j'ai pu vous blesser. Je ne vous avais pas reconnu. 

— Jérôme!... Comment êtes-vous devenu cham- 
pion de Galafre 7 — Sire, ne demeurons pas ici, 
déjà les Sarrasins des deux camps nous regardent 
avec humeur. Rendez-moi votre épée, comme si 
vous vous déclariez mon prisonnier. Je vous met- 
trai sur votre cheval et je vous ferai entrer dans 
la ville. Là vous trouverez Esclarmonde qui se 
désole nuit et jour parce qu'elle vous croit mort. 

— A votre volonté, sire. » 

Les deux chevaliers français se dirigent donc 
lentement vers la ville. « Sarrasins, crie Yvorin 
à ses hommes, laisserez-vous emmener ainsi notre 


rmO?i DE BOJiDEAUX H8 

champion? » Et ses guerriers se préparent à faire 
une charge pour délivrer Huon. De son côté, Ga- 
lafre et ses sergents sortent au-devant de Jérôme. 
« Sire, s'écrie Jérôme, j'emmène mon prisonnier 
en lieu sûr ; pendant ce temps vous repousserez 
l'attaque d'Yvorin. » 

La mêlée devient générale; presque tous les 
hommes d'Aufaleme ont quitté ses murs. Huon 
et Jérôme passent le pont-levis : aussitôt leurs 
compagnons les entourent; Jérôme leur donne 
l'ordre de fermer les portes et, aux cris de 
« Montjoie ! Montjoie I », les Français tuent les 
quelques sergents sarrasins qui se trouvent en- 
core dans la ville, et s'en rendent maîtres. Alors 
les quatorze Français montent au château, où 
Esclarmonde tombe dans les bras de Huon. 

Laissons-les à leur joie et voyons comment 
Jérôme et ses compagnons étaient arrivés à Aufa- 
leme. Lorsqu'ils se trouvèrent en sûreté dans leur 
petit esquif, après la tempête, ils cherchèrent en 
vain à apercevoir Huon et Esclarmonde, afin de 
les recueillir ; ils les crurent noyés et les pleurè- 
rent. Ils errèrent à l'aventure dans leur barque, 
poussée de-ci de-là par les vents. Après plusieurs 
jours d'angoisse, les naufragés virent la terre au 
loin et bientôt après les tours d'une ville. « Hélas ! 
s'écria Jérôme, c'est Aufalerne, la ville de Ga- 
lafre, qui aura tôt fait de nous mettre à mort si 
Dieu ne vient à notre aide. » 


119 U?iE J{EJ^CO?iTJ{E 

Lorsque, enfin, la barque toucha terre, Galafire 
descendit sur le rivage : « Seigneurs, dit-il aux 
Français, d'où êtes-vous? — Sire, répondit Jérôme, 
nous sommes Français ; en revenant du Saint- 
Sépulcre nous avons fait naufrage. Toutefois nous 
possédons encore de Tor et si nous devons payer 
un tribut pour passer au port, nous Tacquitterons 
volontiers. — Seigneurs, répondit Galafre, je ne 
vous ferai aucun mal, à condition que vous vou- 
liez demeurer auprès de moi et m'aider. Je suis 
engagé dans une guerre contre un émir des envi- 
rons qui pille mes bourgs et ravage mes terres. 
-— Si le bon droit est pour vous, sire, nous vous 
secourrons volontiers; s'il ne Test pas, non. — Il 
Test, seigneurs, comme vous allez le voir. L'autre 
jour abordèrent ici des marins qui transportaient 
dans leur nef une captive d'une grande beauté. Ils 
me déclarèrent l'avoir achetée outre -mer; mais 
Esclarmonde — c'est le nom de la jeune fille — 
m'apprit que ces hommes mentaient et qu'ils 
allaient la conduire à son oncle Yvorin, lequel 
la mettrait à mort. Je fis donc tuer les marins et 
je délivrai Esclarmonde, dont je veux faire ma 
femme. Mais un des matelots réussit à s'échapper. 
Il se rendit dans la ville d'Yvorin, qui est proche 
d'ici, et lui conta toute cette histoire. L'émir 
requiert de moi que je lui livre sa nièce; hier 
encore son champion me tua mon neveu, Sorbrin, 
et s'empara de son destrier... Je vous traiterai 


rmOJ^ DE BOJipEAUX 120 

avec bonté, pourvu que l'un de vous se fasse mon 
champion et reprenne le cheval de Sorbrin. — 
Volontiers, sire, dirent les Français ; nous sommes 
tous habiles à la joute. » 

Galafre les conduisit donc en son palais, où ils 
furent fort bien logés. « Sire, dit Jérôme, voulez- 
vous me faire voir la jeune fille pour laquelle a 
lieu cette guerre ? » L'émir conduisit J érôme auprès 
de la damoiselle. En apercevant le vieillard, Es- 
clarmonde poussa un cri. « Qu'avez- vous, dame ? 
lui demanda Galafre. — Sire, j'ai dans le côté une 
douleur qui me tourmente sans trêve. Je vois que 
ce vieillard est Français; laissez-nous seuls, je veux 
lui parler de mon mal : il pourra sans doute me 
donner un remède. — A votre gré, dame. » Jérôme 
et Esclarmonde se firent part en aussi peu de mots 
que possible de leurs aventures. « Si je reste ici, 
dit la damoiselle en terminant, Galafre m'épou- 
sera; il faut que vous trouviez une ruse pour 
m'emmener en France : je m'y ferai nonne et je 
passerai mes jours à prier pour l'âme de Huon, 
qui certes doit être mort sur cette île maudite. » 
Jérôme prit congé d'Esclarmonde et il se mit à 
réfléchir au moyen de la délivrer. Le lendemain, 
lorsque Huon lança son défi, ce fut Jérôme qui 
s'offrit comme champion de Galafre, et voilà com- 
ment il advint que les deux chevaliers français 
livrèrent combat l'un contre l'autre, ainsi que vous 
l'avez ouï. 



CHAPITRE XIV 
Le retour. 

ANDis que, dans la ville d'Aufaleme, 
Esclarmonde s'abandonnait à la joie 
d'avoir retrouvé Huon, Galafre et ses 
Saitasins se battaient vaillamment 
contre Yvorin et ses hommes. Soudain 
arrive un fuyard épouvanté. « Sire, dit-il à Galafre, 
je me suis échappé à grand'peine de votre cité. Les 
Français que vous avez si bien accueillis se sont 
emparés de la ville; ils ont égorgé les hommes 
d'armes qui s'y trouvaient encore, puis ils ont 
relevé les ponts et verrouillé les portes, afin que 
vous n'y puissiez rentrer. Sire, celui qui tua votre 
neveu est leur seigneur ; en outre l'un de nos 
hommes affirme l'avoir vu à Babylone et déclare 
que c'est lui qui mit à mort l'émir Gaudisse. — Que 


TfUOJ^ DE BOJiDEJlVX 122 

faire ? s'écrie Galafre. — Sire, il ne vous reste 
qu'un parti à prendre : priez votre seigneur Yvo- 
rin d'avoir pitié de vous. » 

Galafre pousse donc son destrier à travers la 
mêlée, jusqu'à ce qu'il arrive près d'Yvorin; alors 
il descend, met un genou en terre et s'écrie : « Bon 
roi, pitié ! J'ai agi déloyalement envers vous ; sire, 
voici mon épée, je me rends à votre merci. Mais 
premièrement, sire, aidez-moi à tuer ces larrons de 
France qui m'ont ravi ma ville et votre nièce. Le 
jeune chevalier qui était votre champion, c'est 
Huon qui tua Gaudisse. Les treize Français que 
j'avais en ma ville sont ses hommes liges. Sans 
doute ils font bonne chère en mon palais, tandis 
que moi je n'ai plus ni ville, ni palais... Sire, j'en 
perds le sens I Je suis puni de vous avoir désobéi. 
— Beau sire, je ne vous garderai point rancune de 
votre déloyauté ; pour commencer, je vais vous ai- 
der à tuer ces Français maudits. — Ah I sire, je 
vous en rends grâce, » s'écrie Galafre en se jetant 
aux pieds de son suzerain. 

De loin ils aperçoivent les Français qui sont 
montés sur la muraille pour regarder la bataille. 
Alors Yvorin fait dresser des fourches(l) en face de 
la porte principale d'Aufaleme. « Vassal, dit-il au 
vieux jongleur, qui a suivi l'armée pour se divertir, 
c'est vous qui m'avez amené le félon traître, le 


(1) Gibet à plusieurs piliers. 


^' -fm 


123 LE J{ETOVJ{ 

meurtrier de mon frère, et pour cette belle œuvre 
je vais vous pendre. — Ayez pitié de moi, sire l 
Je vous jure que je ne savais même pas que ce 
bachelier fût Françcds. — Traître, vous mentez ! » 
Trente Sarrasins saisissent le pauvre jongleur qui 
pleure et se lamente. Us lui mettent une corde au 
cou, ils l'amènent aux fourches, ils lui font gravir 
Téchelle. Mais le ménestrel jette les yeux sur la 
muraille et y aperçoit Huon. « Sire Huon, s'écrie- 
t-il, me laisserez-voustuer? Ah ! Garinet, souvenez- 
vous que j'eus pitié de vous ; et maintenant, si vous 
ne venez à mon secours, je vais être pendu pour 
l'amour de vous. — Allez vous armer, dit Huon à 
ses compagnons ; mon maître m'appelle à l'aide ; 
j'aime mieux mourir que de le laisser tuer. » Esclar- 
monde ouvre elle-même la porte de la cité et les 
Français font une sortie. A grand'peine ils dégagent 
le vieux jongleur ; à force de prouesses, ils le ra- 
mènent sain et sauf dans la ville ; mais Garin de 
Saint-Omer est tombé sous les coups des Sarrasins. 
Quand Huon le remarque, il s'élance vers la porte, 
il veut retourner dans la mêlée pour arracher à ses 
ennemis le corps de son compagnon. « Beau sire, 
avez-vous perdu le sens ? s'écrient ses chevaliers. 
A quoi bon secourir Garin, puisqu'il est mort ? — 
Hélas ! Garin, dit Huon en pleurant, que je suis 
marri I C'est pour moi que vous avez quitté votre 
épouse et vos enfants. Que Dieu ait votre âme ! » 
Cette nuit-là, les barons français reposèrent à 


TmO?i DE BOJipEJrUX 124 

l'abri des fortes murailles d'Aufaleme. Le lende- 
main, Huon dit à ses compagnons : « Seigneurs , com- 
ment sortirons-nous d'ici, car Yvorin va assiéger la 
ville. — Dieu seul peut nous sauver, fit Jérôme. — 
A rien ne sert de nous tourmenter, continua Huon, 
allons nous promener. » Ils descendirent donc au 
port et ils virent arriver de la haute mer une belle et 
grande nef, dont l'avant était orné d'une croix d'or. 
« Amis, dit Jérôme, voilà, si je ne me trompe, un 
navire français. . . Seigneurs, cria-t-il aux marins, de 
quel pays venez-vous ? — Puisque vous nous parlez 
français, sire, nous vous le dirons hardiment ; nous 
sommes tous Français, de Paris, de Saint-Omer, 
d'ailleurs encore. — Il n'y a personne de Bordeaux? 
demanda Huon. — Si vraiment, répondit un mairin, 
il y a Guirré... Où est le vieux de Bordeaux? Qu'il 
s'avance ! — Me voici, dit le prévôt Guirré. — Ck)m- 
ment as-tu nom? demanda Huon en le regardant 
attentivement. — Sire, on m'appelle Guirré. — Dis- 
moi, ami, d'où tu viens et où tu vas. — Sire, j'avais 
un jeune seigneur qui fut dépouillé de son héritage : 
il s'appelait Huon; Charlemagne l'envoya outre- 
mer s'acquitter d'une mission fort dangereuse. A la 
mort de leur mère, il y a deux ans, son frère puîné 
s'empara du duché ; il épousa la fille d'un trattre, 
il est devenu dur aux pauvres et il déshérite les 
orphelins. Il m'a destitué de ma charge. Les barons, 
furieux, m'envoyèrent à la recherche de notre sei- 
gneur, et voilà bien des mois que je parcours en 


tE HETOVH 


ÏA» Fransais pillèrent la ville. 

vain les pays d'outre-mer. Maintenant, le cœur 
navré, je m'en retourne en France et ces courtois 
marins m'ont pris à bord de leur nef. — Sire Jé- 
rôme, s'écria Huon, venez embrasser votre frère. » 
Stupéfiés de se rencontrer à Aufaleme, les deux 
vieillards s'embrassèrent, puis Guirré se jeta au 
cou de Huon : « Sire, demanda Huon, m'avez-vous 
reconnu? — Oui, dit Guirré, vous êtes Huon. Ah ! 
sire, que l'on vous désire au pays de douce France I 
— Seigneurs, dit Huon aux mariniers, il y a autour 
de cette cité un grand nombre de païens : nous n'y 
sommes point en sûreté. Voulez-vous nous embar- 
quer à bord de votre nef, ainsi qu'une dame et un 
vieux jongleur. — Sire, volontiers : toute notre nef 
est à vous. — Dieu vous en sache gré, amis. » Les 
Français pillèrent la ville et transportèrent à bord 


ffUOJ^ DE BOliDEAUX 126 

du navire de grands trésors ; enfin, à l'aube, les 
treize compagnons s'embarquèrent avec Esclar* 
monde et Instrument, puis les marins levèrent 
Tancre et ils prirent le large. Les treize compa- 
gnons curivèrent sains et saufs à Brindes, mais 
Huon demeurait sombre et triste ; il pleurait sa 
bonne mère et se désolait de la méchsinceté de son 
jeune frère, autrefois si doux. A peine débarqué, 
il courut à la maison de Garin de Saint-Omer. 
« Dame, dit-il doucement à la veuve, priez pour 
Garin le vaillant, car vous ne le verrez plus en ce 
siècle. — Sainte Marie! sire, que me dites- vous? 
Mon seigneur a-t-il quitté ce monde ? — Oui, dame, 
hélas ! et j'en ai le cœur navré. » Les Français de- 
meurèrent huit jours en l'hôtel de Garin, puis ils 
prirent congé des bons matelots et se mirent en 
route pour Rome, emmenant avec eux le prévôt 
Guirré qui ne quittait plus Jérôme. 

A Rome, l'apostole baptisa Esclarmonde, mais il 
lui laissa son nom de Sarrasine. Huon confessa tous 
ses péchés, ses mensonges, son ingratitude envers 
Obéron, sa dernière désobéissance. Puis le saint- 
père célébra son mariage avec la fille de Gaudisse. 
Les fêtes furent brèves, car Huon avait hâte de ren- 
trer en France. Le lendemain déjà, les compagnons 
reprirent leur voyage et ils chevauchèrent tant, qu'à 
la fin ils se trouvèrent dans le duché de Bordeaux 
où Huon voulait saluer son frère et déposer ses tré- 
sors, avant de se rendre à la cour de Charlemagne. 




CHAPITRE XV 

La trahison. 

ORSQUB Huon vit se dresser devant 
lui les tours et les clochers de Bor- 
deaux, il pleura de joie, ce Dame, dit-il 
à sa femme, voilà votre ville et votre 
terre. — Sire, fit Jérôme, souvenez- 
vous que Charlemagne vous défendit d'entrer à Bor- 
deaux avantdelui avoir parlé. Si vous m'en croyez, 
vous vous rendrez droit à l'abbaye de Saint-Mau- 
rice. Elle appartient à Charlemagne ; elle est, par 
conséquent, en terre de France. » 

Huon suivit le conseil de Jérôme et fit annoncer 
sa venue à l'abbé de Saint-Maurice. L'abbé et ses 
moines se rendirent en procession au-devant de 
lui. De retour à l'abbaye, le bon abbé fit asseoir 
le duc à ses côtés et le questionna sur ses aven- 


miOJSl DE BOT{DEJrUX 128 

tures, sur son voyage, sur le succès de sa mission, 
puis il lui dit : « Sire, ne vous serait-il point agréa- 
ble que je mande ici votre frère Gérard, pour 
que vous le voyiez avant de partir? — Certes, ré- 
pondit Huon, j'allais vous le demander. » L'abbé 
dépêcha donc un messager à Bordeaux. Lorsque 
Gérard apprit que son frère aîné était de retour, 
il en eut grand deuil; toutefois il ne laissa point 
paraître ses sentiments, n Ami, dit-il au messager, 
réponds à mon frère que je Tirai visiter aujourd'hui 
même. » 

Mais, avant de se rendre à l'abbaye, Gérard fit 
venir son beau-père Gibouart, un félon traître. 
« Sire, lui dit-il, donnez-moi un conseil ; le diable 
a ramené mon frère sain et sauf d'outre-mer. Il 
est déjà à Fabbaye de Saint-Maurice, demain il 
partira pour Paris. Charlemagne lui rendra son 
héritage et ne me laissera pas un pouce de terre. 
— Soyez sans crainte, Gérard, je vais vous donner 
un conseil qui vous sauvera. A une lieue de l'ab- 
baye, sur la route que devra suivre Huon, se 
trouve un bois touffu. J'irai m'y embusquer ce 
soir avec soixante de mes hommes, tandis que, 
accompagné d'un seul écuyer, vous ferez fête à 
votre frère. Demain, vous vous lèverez avant le 
jour et vous vous mettrez en route avec Huon. 
Quand vous serez arrivé près du bois, nous sor- 
tirons de notre cachette, nous tuerons ses cheva- 
liers et nous le jetterons lui-même en prison. 


LX TRAHISON 


Gibooart sort dn balUer avec aea ■oixanta hommM [p. 131). 

Vous lui enlèverez les dents et la barbe de l'émir, 
puis vous irez dire à l'empereur que Huon est de 
retour, mais qu'il ne s'est point acquitté de son 
message et que vous l'avez enfermé dans un ca- 
chot, en attendant que Charlemagne fasse connaî- 
tre sa volonté. L'empereur hait votre frère, il le 
fera pendre. » 

Gérard se rendit en toute hftte et l'abbaye et 
donna À son frère le baiser de Judas. « Huon, 
8'écria-t-0, soyez le bienvenu ! Sainte Marie I que 
vous êtes demeuré longtemps outre-mer I » Les 
deux frères s'assirent côte à côte et Huon raconta 
à Gérard tout ce qui s'était passé depuis son dé- 
part ; il lui révéla même où Obéron avait caché la 


nUOTi DE BOJiDE JTUX 130 

barbe et les quatre dents de Témir. Gérard se fit 
montrer Jérôme, se promettant bien de lui ravir 
ces précieuses reliques. De son côté, il raconta à 
Huon son mariage avec la fille de Gibouart. « Je 
connais son père, dit Huon. Hélas I frère, vous 
avez épousé la fille d'un traître. — Non, sire, vous 
vous trompez, Gibouart est un homme loyal. » 
Après le souper, Huon prit l'abbé à part : « Sire, 
lui dit-il, j'ai amené avec moi de grandes richesses, 
je vous prie de me les garder et de ne les rendre 
qu'à moi-même. — Volontiers, sire, » répondit 
l'abbé. 

Cette nuit-là Gérard ne dormit guère. Bien avant 
l'aube, il appela son frère : « Il fait bon cheminer 
le matin, lui dit-il; le coq a déjà chanté. Faites 
diligence, frère. » Huon se lève promptement et va 
éveiller ses gens: « Debout, seigneurs I II est temps. » 
Les chevaliers s'apprêtent, Esclarmonde s'habille 
à la hâte, et la petite troupe se met en chemin. 
Gérard prend les devants avec Huon. Il l'accuse de 
vouloir garder tout l'héritage de leur père. « Frère, 
que dites-vous ? répond Huon. Vous savez bien, 
beau doux sire, que vous aurez la moitié, non seu- 
lement de mon héritage, mais de toutes les riches- 
ses que j 'ai rapportées d'outre-mer. — Cela ne me 
suffit point, je veux être duc comme vous, et pou- 
voir tenir ma cour avec mes barons. — Je vous 
l'octroie volontiers, Gérard. Vous plalt-il de gar- 
der Bordeaux ou Gironville, beau sire ? » 


131 LA TJiMTnSOTi 

Ils chevauchent maintenant dans le bois où 
Gibouart est caché. Gérard pousse son cri de 
guerre ; Gibouart sort du hallier avec ses soixante 
hommes d'armes. Ils fondent sur les chevaliers qui 
escortent Huon, les tuent et jettent leurs cadavres 
dans la Gironde. Gérard attaque Jérôme, lui ouvre 
le côté et en retire la barbe et les quatre dents 
de Fémir ; il lui lie les pieds et les mains, les autres 
en font autant à Huon et à Esclarmonde, et ils les 
emmènent à Bordeaux. « Dame, dit Huon à sa 
femme, comme ils approchent de la cité^ c'est en 
captive que vous pénétrez dans votre ville ! » Ayant 
enfermé leurs prisonniers dans un sombre cachot, 
les traîtres courent à l'abbaye, où l'abbé refuse de 
leur livrer le trésor de Huon. Ils le mettent à 
mort; alors les moines, épouvantés, leur laissent 
emporter tout ce qu'ils veulent. Ils élisent un 
nouvel abbé, assez méchant pour être digne de 
leur choix, et l'emmènent avec eux à Paris, où 
ils se rendent chargés d'or et d'étoflFes précieuses 
qu'ils veulent oflFrir à l'empereur. 

Arrivés dans la grande cité, Gérard et Gibouart 
vont droit au palais. Ils font à Charles et à la 
reine des dons magnifiques; barons, écuyers et 
sergents reçoivent des présents de moindre valeur. 
Seul, le duc Naîme refuse obstinément les lar. 
gesses de ces seigneurs, dont il se défie. « Quelle 
affaire vous amène, sire Gérard? demande l'em- 
pereur. — Sire, j'ai peur de vous la révéler, r^- 


îfUOI^ DE BOJiDEAUX 132 

pond Grérard ; toutefois, mon honneur m'ordonne 
de parler et je mets mon honneur au-dessus de 
tout. — Vous avez raison, répond Charles. — Sire, 
je suis votre homme lige, je ne dois avoir souci que 
de votre bien,^înais ce que j'ai à vous conter mettra 
le deuil parmi vos barons; moi-même j'en ai le 
frisson au cœur. . . — Voilà de trop longs discours, 
Gtérard, dit Naime en l'interrompant; allez au fait. 

— Voici donc ce que j'ai à dire : je me trouvais 
l'autre jour à Bordeaux, en ma maison ; ma porte 
était grande ouverte et je regardais du côté du 
pont-levis. Soudain, je vis arriver mon frère Huon, 
accompagné d'une dame et d'un vieillard. Je fus 
ébahi en apercevant Huon ; toutefois, j'allai au- 
devant de lui et je lui fis bon accueil; après quoi, 
je lui demandai s'il s'était acquitté de votre mes- 
sage au roi Gaudisse : il me répondit d'une façon 
fort embarrassée. Saisi d'effroi, je ne savais que 
faire; je réfléchis que j'étais votre homme lige et 
que je devais vous rendre compte de tout ce qui 
touche à mon duché. J'ai donc emprisonné mon 
frère, sa femme et son compagnon et je viens vous 
l'avouer; vous ferez ce que vous jugerez bon. — 
C'est pair trahison que Grérard en a agi ainsi avec 
son frère, » murmurent les barons. 

« Écoutez-moi, Français, dit l'empereur : Grérard 
est otage pour son frère; je le somme de me le 
livrer, sinon il sera pendu lui-même. Qu'en dites- 
vous, Naime? — Sire, ce m'est avis que Grérard 


133 ZA TMmSOTi 

est un traître. — Sire, dit Gérard, cela vous plaît 
à dire, mais j'ai des témoins de tout ce que j'ai 
avancé : ce vénérable abbé et mon beau-père Gi- 
bouart. — Il n'a dit que la vérité, s'écrient ces der- 
niers. — Par ma foi, dit le duc Ncdme, vous êtes 
tous des larrons... Sire empereur, ce traître a jeté 
son frère en prison et il a l'audace de venir vous le 
conter I C'est là une chose incroyable. Par notre 
Seigneur I si j'avais un frère banni de France et 
qu*il fût revenu un jour chez moi, je me fusse 
frouvé bien méprisable de l'enfermer dans ma 
prison et de l'accuser à votre cour. Voici com- 
ment j'aurais traité ce frère : je lui aurais fait 
bonne chère pendant trois ou quatre jours, puis 
je l'aurais laissé partir. Cet homme n'a en lui au- 
cune loyauté ; il mérite d'être pendu, et Gibouart 
et l'abbé à ses cMés. Je jurerais que ce sont de faux 
témoins I » 

A l'ouie de ces paroles, Grérard p&lit ; il regrette 
de s'être engagé dans cette affaire, mais il ne peut 
plus reculer. Il maudit en son cœur Gibouart qui 
Ta si mal conseillé. « Sire, dit-il à Naime, vous 
avez grand tort de parler de moi comme vous le 
faites; je ne sais pourquoi vous me baissez. — Par 
ma foi! c'est pour votre méchanceté... Sire, ajoute 
Naime s'adressant à l'empereur, allez à Bordeaux 
avec vos barons : vous tirerez Huon de sa prison, 
vous l'interrogerez et vous apprendrez ainsi la vé^ 
rite. — Nous irons à Bordeaux, » dit l'empereur. 


CHAPITRE XVI 

Justice e$f faite. 

HA.RLBMAGNB se met en route avec 
une suite imposante. Gérard veut le 
précéder, pour lui préparer une récep- 
tion digne de lui. « Certes non, dit 
Naime, vous resterez avec nous I » Les 
bourgeois de Bordeaux se montrent fort surpris 
de l'arrivée de Charlemagne, mais ils le reçoivent 
avec joie. Du fond de sa prison Huon entend les 
acclamations de la foule ; il appelle son geûlier : 
« Ami, lui demande-t-il, qu'est-ce que ce bruit? — 
C'est Charlemagne qui vient vous juger; avant la 
nuit vous serez pendu. » 

L'empereur et ses barons se mettent à dîner et 
ils festoient longtemps. A la fin le duc Naime se 
lève si brusquement qu'il heurte la table et fait 


LE JUGEMENT 


Les fera aux pieds, ils comparaiaaent d«T«nt l'empereur. 

déborder toutes les coupes. « Pour Dieu I Naime, 
qu'avez-TOUS î demande l'empereur, vous n'êtes 
guère courtois de répandre mon vin de la sorte I 
— J'ai bien sujet de m'irriter, sire. N'y a-t-il pas 
de quoi devenir fou à vous voir si rassoté? Ëtes- 
vous venu à Bordeaux pour boire du vin? N'en 
avez-vous point assez en France ? Songez, sire, que 
nous avons fait ce long voyage pour juger un de 
nos pairs. Quand nous aurons mangé outre mesure 
et bu jusqu'à nous enivrer, comment saurons- 
nous parler de mort d'homme? — Vous avez rai- 
son, dit Charles, qu'on enlève ces nappes 1 » Puis 
il donne l'ordre de lui amener les prisonniers. Les 
fers aux pieds, Huon, Esclarmonde et le vieux 
JérAme comparaissent devant l'empereur. 

Huon conte à Charlemagne comment, grâce à 


imOTi VE B07(DBXUX 136 

l'aide du petit roi de féerie, Obéron, il s'est acquitté 
de son message; il dit son mariage avec Esclar- 
monde et la félonie de Grérard. « Huon, fait l'em- 
pereur, je ne sais si je dois croire votre histoire, 
mais je vous demande les quatre dents màchelières 
et la barbe de Gaudisse, sans lesquelles vous ne 
deviez point reparaître devant moi. — Sire, je 
viens de vous dire que mon frère me les a dérobées. 
— Il ne vous les eût point volées si vous fussiez 
venu tout droit à Paris. Je vous avais défendu de 
retourner à Bordeaux avant de m'avoir parlé ; vous 
serez pendu ce soir. — Sire, je ne suis point venu, 
à Bordeaux, on m'y a amené et c'est bien malgré 
moi que je m'y trouve. Je ne voulais que m'ar* 
rèter une nuit à Saint-Maurice, qui vous ap« 
partient, pour y laisser mon bagage et pour sa- 
luer mon frère... Je demande à être jugé par mes 
pairs. » 

L'empereur consent au jugement et les délibé* 
rations commencent. Quelques-uns des barons 
parlent pour Huon, les autres contre lui. Les pri- 
sonniers assistent au conseil ; Esclarmonde pleure. 
f< Ah I sire, dit-elle à Huon, si Dieu permet une 
aussi grande iniquité, je le renierai et je retour- 
nerai à Mahomet. — Huon n'a pu produire les 
dents et la barbe de l'émir, s'écrie un des barons, 
qu'on le mette donc à mort ! — Sire empereur, dit 
Naime pour gagner du temps, souvenez-vous qu'im 
pair de votre maison ne saurait être condamné 


137 LE JUGEMENT 

hors de France (1). — Duc, répond Charles, vous 
ne parlez ainsi que pour sauver le prisonnieri et 
votre plaidoyer ne vaut pas un bouton I — Sire, 
reprend le duc, c'est à Paris ou à Orléans que 
doivent être jugés vos barons. Ordonnez donc que 
Huon soit conduit dans l'une de ces villes : nous 
ne le jugerons point ici. — Néanmoins c'est ici 
qu'il sera pendu, sire Naime, dit le roi irrité. Par 
ma barbe, je ne mangerai qu'une fois avant de 
le faire périr... Qu'on dresse les tables et qu'on 
me serve à souper I » Gérard a le cœur content, 
mais il n'ose laisser éclater sa joie. Lies prison* 
niers pleurent. « Sire, dit Esclarmonde à son sei- 
gneur, je vois bien que vous allez mourir, mais je 
ne vous survivrai point; je prendrai un couteau 
et je le planterai droit en mon cœur. » 

A cette même heure, le petit roi Obéron était à 
table avec ses chevaliers. Soudain il se met à pleu- 
rer, les larmes ruissellent de ses beaux yeux. 
« Sire, qu'avez-vous? demandent ses hommes. — 
Ahl seigneurs, il me souvient d'un malheureux 
que j'aime tendrement, c'est mon ami Huon. Il 
est enfin rentré dans son pays, mais son frère l'a 
trahi et il se trouve en grand danger. CSharlemagne 
vient de jurer sur sa barbe de le faire pendre, mais, 
par Dieu I la barbe fleurie (2) du vieil empereur 


(i) Voir la note, p. 19. 

(2) Blanche, cornina la ilaiir daa arbras frnltiera. 


miOTi DE BOJiDEJaiX 138 

sera parjurée I Je veux aller au secours de mon 
ami... Je souhaite que ma table soit transportée à 
l'instant près de celle où Charles est à souper et 
qu'elle soit plus haute de deux grands pieds. Je 
souhaite que sur ma table se voient mon hanap 
doré, mon cor d'ivoire et mon blanc haubert. Je 
veux me trouver sur l'heure à Bordeaux, avec 
cent mille hommes armés en ma compagnie. » 
Les souhaits d'Obéron s'accomplissent et l'ap- 
parition de sa table cause une profonde stupéfac- 
tion à Charlemagne. « Naime, s'écrie-t-il, pour 
Tamour de Dieu I regardez là ! Nous sommes en- 
chantés. Voyez cette table et ces objets étranges I » 
A l'ouïe de ces paroles, Jérôme lève la tête : 
« Huon, fait-il, voici votre olifant, votre haubert et 
votre hanap... Nous sommes sauvés! — Dieu! dit 
Huon, le petit roi de féerie ne m'a point oublié. » 
Au même instant Obéron entre à Bordeaux avec 
ses hommes d'armes. Il place des gardes à toutes 
les portes et leur recommande de ne laisser sortir 
personne. Dix mille hommes occupent les rues, 
dix mille surveillent le palais, Obéron y pénètre 
avec le reste de son armée. Il est vêtu de soie et 
d'or, il resplendit comme le soleil d'été. En passant 
derrière l'empereur, il le heurte si violemment 
qu'il lui fait choir son boimet de la tête. « Quel est 
ce nain malappris? s'écrie Charles. Il a failli me 
faire tomber sur la table et il est si fier qu'il ne 
8*en excuse point... Dieu ! qu'il est beau 1 » Obéron 


139 LE JllGEMETiT 

va droit à Huon ; par un souhait, il brise les fers 
des trois prisonniers, puis il les mène à sa table. Il 
prend son hanap ; d*un signe de croix, le remplit, 
y fait boire Esclarmonde, puis Huon, puis Jérôme. 

« Ami, dit-il à Huon, levez-vous et portez mon 
hanap à Charles. Offrez-lui à boire en gage de paix. » 
L'empereur ne souffle mot, il ne sait que penser. 
Il prend le hanap; aussitôt le vin disparait : 
« Vassal, s*écrie-t-il, vous m'avez enchanté. — Non, 
dit Obéron, mais nul ne peut boire à mon hanap 
s'il a commis un péché mortel. Or j'en sais un que 
vous fîtes il y a bien longtemps et dont vous ne 
vous êtes jamais confessé; je le dirais ici si je ne 
craignais de vous faire honte. » Épouvanté, l'em- 
pereur demeure silencieux. Huon tend le hanap à 
Naime qui y boit à longs traits ; alors Obéron ap- 
pelle le duc et le fait asseoir à sa table. 

« Empereur, s'écrie le petit roi, faites silence et 
m'écoutez. Vous avez injustement privé Huon de 
son héritage : c'est l'homme le plus loyal de la 
chrétienté. Je suis témoin qu'il s'est acquitté de 
votre message outre-mer et qu'il a rapporté les 
quatre dents mftchelières et la barbe de Témir 
Gaudisse. Je les ai enfermées moi-même dans le 
flanc de Jérôme. C'est Gérard, son mauvais frère, 
qui les a volées... Approchez, Gérard! » Le félon 
traître s'avance, tremblant comme les feuilles 
quand il vente en été. « Gérard, continue Obéron, 
au nom du Dieu de gloire, je vous ordonne de dire 


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la vérité. » Gérard n*ose ni reculer, ni mentir; blême 
de terreur, il balbutie : « Mon beau-père et moi, 
nous prépar&mes une embuscade pour mon frère. .. 
— Parlez plus haut, Gérard, s'écrie Obéron, on 
ne vous entend point. » Le traître termine sa 
confession au milieu d'un lourd silence. Chaque 
fois qu'il cherche à cacher un détail, Obéron le 
reprend, il le force à tout avouer. « Empereur 
Ch6a*lemagne, dit le roi de féerie lorsque Gérard 
enfin s'est tu, vous avez appris avec quelle loyauté 
Gérard, Gibouart, et cet abbé que j'aperçois là- 
bas, ont parlé devant vous à Paris I — Certes, dit 
Charles, ils seront pendus tous trois. — Gérard, 
dit Obéron, où sont les quatre dents et la barbe? 
-^Sire, je les ai enfermées en lieu sûr; j'irai vous 
les chercher. — Non, vous ne nous échapperez 
point ainsi. Je souhaite qu'elles se trouvent à 
l'instant sur cette table. » Aussitôt le souhait du 
nain s'accomplit. « Sire Obéron, dit Huon, je vous 
demande grâce pour Gérard. Je l'ai connu autre- 
fois, il était doux et bon; il est encore fort jeune, 
c'est Gibouart le traître qui Ta corrompu. Par- 
donnez-lui, sire, et qu'on lui donne la moitié 
de mon duché. — Pas pour tout l'or du monde ! 
répond Obéron. Il n'y aurait plus de justice dans 
le royaume de France. Je souhaite que Gérard, 
Gibouart et l'abbé soient pendus sur-le-champ 
aux plus hautes fourches que l'on ait jamais 
vues à Bordeaux. » Bientôt les cadavres des trois 


.. Et, M leruit, )« roi embrasse Huod (p. t41). 


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V 



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traîtres se balancent sur le gibet et les barons 
demeurent consternés. « Par ma foi 1 s'écrie Char- 
lemagne, ce nain est Dieu lui-même. — Non, je ne 
suis qu'un homme de chair et d'os, mais c'est moi 
le roi de féerie. J'ai toujours aimé la justice, la 
bonne foi et la loyauté, voilà pourquoi j'aime 
Huon... Ami, dit-il, en se tournant vers lui, pre- 
nez les dents et la barbe de Gaudisse et portez-les 
à l'empereur : il vous rendra votre duché. — Huon, 
dit Charlemagne, vous vous êtes bien acquitté de 
votre message, je vous rends vos terres; pardon- 
nez-moi ma rancune. — Sire, dit Huon, Dieu vous 
en sache gré 1 » Et, se levant, le roi embrasse Huon 
à la vue de tout son baronnage. La paix est faite. 
Dieu en soit loué I 

« Huon, dit Obéron, dans trois ans tu viendras 
à Monmur, tu hériteras de mon royaume et de 
mon pouvoir, car je puis les conférer à qui je 
veux. Tu porteras couronne d'or et tu laisseras 
ton duché à fJérôme qui l'a bien mérité, car il t'a 
servi de cœur et loyalement. — Sire, je ferai toute 
votre volonté. — Ami, je ne veux plus rester dans 
ce siècle, ni demeurer en féerie. Je veux m'en 
aller là-haut, en paradis, car ma place y est mar- 
quée à la droite de notre Seigneur, et je le ser- 
virai... Ami, je te défends, sur ta vie, d'entrer 
jamais en lutte avec Charlemagne. Il est ton 
seigneur, garde-toi de l'oublier, tu lui dois foi et 
hommage. — Sire, je vous obéirai. » 


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Alors Obéron prend congé de l'empereur et de 
tout son baronnage ; il baise tendrement le duc 
Huon et disparaît avec ses cent mille hommes. 
Qiarlemagne et ses barons rentrent à Paris, tandis 
que Haon et Esclarmonde s'installent dans leur 
palais de Bordeaux, avec Jérôme leur fidèle ami. 

Seigneurs, je ne sais plus que tous dire de 
Huon, duc de Bordeaux, ni d'Obéron, le petit 
roi de féerie. Je termine donc ma chanson eo 
priant Dieu qu'il vous mette tous en son paradis 
et que j'y puisse être avec vous, moi qui vous ai 
conté cette belle histoire.